vendredi 25 mars 2011

Promenades parisiennes (4-F)


Cet article fait partie d’une série consacrée au séjour parisien de Gabriela Zapolska (1889-1895), rédigée à l’occasion d’une exposition consacrée à cette femme de lettres, journaliste et actrice (Musée de la Littérature, Varsovie, d’avril à juin 2011).

S’adressant à un public dont les références et les attentes diffèrent parfois, cette version en français (1-F, 2F…) ne reprend pas exactement ce que l’on trouve dans la version polonaise (1-PL, 2-PL…), publiée il y a quelques semaines. On remarquera par ailleurs que plusieurs extraits sont déjà disponibles sur ce bloc-notes, depuis mi-2009 (parfois même depuis fin-2008) : ils avaient servi d’introduction à une lecture-spectacle sur ce même sujet, début septembre 2009, à l’Entrepôt, à Paris.

Artykuł ten dotyczy pobytu Gabrieli Zapolskiej w Paryżu miedzy 1889 i 1895 rokiem i jest jednym serii, którą opublikuję w niniejszym blogu, w wersji polskiej (1-PL, 2-PL… w lutym) oraz francuskiej (1-F, 2-F…), pisany z myślą o wystawie poświęconej Zapolskiej pisarce, aktorce i dziennikarce (Muzeum Literatury, Warszawa, od kwietnia do czerwca 2011 r.).

Simone : un succès pour Zapolska

Stéphane, mon ami !

Ca y est ! Je vais à la générale de Simone ! Je prends ta photo et je la mettrai sous mon corset. Protège-moi devant le public parisien ! J’ai peur ! Je vais prendre un calmant… je t’écrirai davantage après le spectacle. Donc – dans quatre heures !
...
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Je reviens du théâtre ! Je suis si fortement impressionnée, qu’il me manque des mots… J’ai eu un triomphe inattendu ! Au fur et à mesure que l’action avançait, je sentais que le public m’était très favorable. Ils applaudissaient souvent après mes répliques. Ici, il n’y a pas de claque ! Après la scène du deuxième acte, les bravos ont été si longs que les comédiens s’étonnaient. Tous : l’auteur, le directeur, tous… m’ont embrassé, félicité. Séverine est venue dans ma loge ! En un mot – c’est quelque chose de fantastique ! On parlait de moi dans des couloirs du théâtre !

J’ai une fièvre à cause d’un tel succès ! Antoine me propose de jouer Nora d’Ibsen ! Mon rôle fétiche ! J’ai conquis tout Paris ! Pour cette pièce, l’élite de Paris s’est déplacée ! Il y aura des critiques dans des journaux ! S’il n’y avait pas eu tous ces bouquets de fleurs dans ma loge – j’aurais pu croire que c’était un rêve ! Maintenant je dois travailler davantage encore ! Après le succès, mon émotion est retombée. Et je ne ressentais plus ma joie. J’étais devenue tout simplement indifférente. Antoine a dit : Laissez-la, elle a la joie triste. Il me semble que ce n’est pas moi qui a joué.

Antoine m’a donné un rôle dans Les Mirages de Lecomte. Je prononce maintenant mieux le fameux rrr à la française. Il me faut encore améliorer ce e muet – ce qui est très difficile.


Les bayadères de la rue du Caire… et la charmante Valti
Ces jours-ci, je suis retournée à l’Exposition Universelle et, toute la journée, j’ai visité les pavillons. A la tombée de la nuit, on recouvre les vitrines d’une toile blanche. De tous les pavillons sortent alors des foules de gens : ils se massent autour de la Tour Eiffel qui révèle peu à peu ses formes au fur et à mesure que les lumières s’allument le long de ses flancs. Toutes les têtes se lèvent et des cris s’élèvent vers le ciel : Magnifique ! Sublime !

Une lumière violette s’allume soudain. On entend le bruit des jets d’eau, on voit comme des milliers d’étincelles… ce sont des fontaines multicolores qui, comme des gerbes de bijoux, font s’épanouir des milliers de gouttelettes qui se désagrègent dans l’air. Dans le lointain, on voit des statues que l’électricité inonde de blancheur.

Une mélodie de czardas nous parvient. Sur une voiture passe une danseuse, une bayadère de la rue du Caire, toute enveloppée d’un vêtement noir.

Je n’avais jamais vu les vraies bayadères de la rue du Caire avant d’avoir assisté au spectacle de Mademoiselle Valti à la Scala. Sur une scène, baignée par la lumière et des éclats de lueurs électriques, une jeune femme balance des hanches. Elle chante, la charmante Valti en faisant tourner sa petite tête encadrée de cheveux roux. Elle sourit, elle est gracieuse, le satin et le strass brillent. D’un soprano pur, elle chante :
Je suis la bayadère de la rue du Caire…

Elle frétille si joliment de son petit bedon que le public qui remplit la salle de la Scala applaudit frénétiquement sa danse du ventre. Elle a le plaisant minois d’un titi parisien ; elle est coiffée d’un chapeau de crêpe, couleur or et rose ; sa silhouette de danseuse, on la dirait dessinée par Grévin. Le chef d’orchestre qui l’accompagne discrètement d’une mélodie harmonieuse est obligé de reprendre pour la 3ème fois le dernier couplet. La jolie fille cligne de l’œil gauche, se balance de nouveau sous les lumières en jetant des étincelles de diamants… et recommence à chanter.
Abdi-abdah,
Fiou fiou, piou, piou,
Dansons, dansons,
La danse du ventre.

Le public acclame avec des cris d’enthousiasme la danse de sa chanteuse préférée. Si on applaudit la Valti à tout rompre, à chaque refrain, alors qu’elle se balance sous les lumières qui accrochent des reflets dorés sur ses cheveux en cascade ou qui font scintiller des étincelles dans les plumes de son chapeau… Quelle va être notre réaction lorsque nous serons en présence des vraies danseuses, des almées ! Quelle sera la réaction du public à la vue de ces charmantes et mystérieuses créatures d’Orient, qui dansent au milieu de fumées d’encens, elles-mêmes imprégnées d’un parfum d’essence de rose !

Ce n’est qu’ensuite que j’ai couru voir les bayadères de la rue du Caire, au Champ de Mars. J’ai vu leur vraie danse du ventre sous la tente égyptienne des almées – telles que Fatima, Aïoucha, Hanem, Farida, Adila, Gouma et Selika, mais dans la soirée je suis retournée de nouveau à la Scala pour revoir la danse du ventre de la Mademoiselle Valti.

J’ai adoré sa danse stylisée, étincelante de paillettes sous les lumières électriques. Il est probable qu’il n’y ait que satin, plumes, artifice et grâce féminine pour captiver et soulever les foules… Je n’en suis pas sûre… Mais ce que je sais, moi tout comme le public, c’est que j’ai applaudi la Valti et que j’ai crié : Dansez, dansez-la, la danse du ventre – en souhaitant que cette ravissante apparition ne disparaisse pas trop vite de la scène.

Clôture de l’Exposition : un repas interminable…
Je suis allée avec mes voisins – Mme Nini, son mari et moi – à la clôture de l’Exposition Universelle. Après le déjeuner, où nous avons englouti une masse de Roquefort, du Brie, des Petit Gervais, des poires, des raisins, des noix, des petits-fours, des pommes vanillées, des confitures… après avoir bu quelques tasses d'un café noir arrosé copieusement de ma fine, Madame Nini a enfin décidé : Il est temps de partir.

J’ai soufflé. Le temps passait, et nous étions toujours devant cette table à manger et à manger sans cesse. Selon le programme, nous devions passer à l’Exposition une journée entière. J’étais sûre qu’à une heure de l’après-midi au plus tard nous nous apprêterions à partir pour le Trocadéro ou le Champ de Mars. Illusion ! J’avais oublié que les Français aiment bien manger et longtemps. Le crépuscule était tombé lorsque nous nous sommes levés de table.

Il était temps de partir. Mais Monsieur était d’un autre avis. En engloutissant encore une tasse de café, puis une livre de raisins, il s’est mis à faire des provisions pour cette excursion. Donc, une bouteille plate de Cognac, 4 poignées de noix et une livre de fruits confits. Il voulait encore emmener la tarte Courcelles et une bouteille de Chartreuse, mais Madame Nini a émis une réserve : Il vaut mieux que tu prennes ça – a-t-elle dit, en mettant dans la poche du vêtement de son mari une douzaine de figues : Elles vont me rafraîchir lorsque je serai éreintée.

En épinglant sur nos vestes des gerbes de violettes, elle a conclu : Nous sommes très bien et, en secouant un grand manchon, elle a ouvert la parade en disant à son mari : Tu sais, mon chat, lorsque nous serons arrivés sur place, nous nous arrêterons dans un restaurant car je sens qu’il me manque quelque chose… Ciel !

… Quelle équipée pour s’y rendre
En sortant dans la rue, nous avons eu un avant-goût des festivités nocturnes. Du haut de leur siège, les cochers pestaient, se croyant tout puissants. Devant les arrêts des autobus, les gens grouillaient en attendant qu’on appelle le numéro qu’ils avaient pris au guichet. Les petits omnibus passaient lentement remplis de passagers, et les conducteurs criaient avec un accent caractéristique : A l’Exposition – porte Rrraapp… cinquante centimes.

Monsieur, un parisien pur sang, se sentait dans son univers. Il sautait, courait d’un cocher à l’autre en leur montrant une pièce de 5 francs. Enfin, un cocher nous a acceptés dans son fiacre : Mais vous savez, mon bourgeois – a-t-il dit, en se penchant de son siège : C’est cent sous ! Nous sommes partis.

Des deux côtés des boulevards, des colonnes noires de gens avançaient rapidement dans la direction de l’Exposition. Des milliers de fiacres, de voitures et d’omnibus, occupaient le milieu de la rue, serrés les uns contre les autres. Par moments la circulation était entravée. Les agents de police, à la voix enrouée, fatiguée, s’affairaient entre des chevaux en essayant d’imposer un ordre. Les injures des cochers, le hennissement des chevaux, le rire des passagers faisaient un chaos indescriptible.

Une lueur couleur sang couvrait le ciel du côté du Trocadéro. Nous avons acheté 15 tickets à trois sous pièce et nous avons fait la queue devant l’entrée du Trocadéro. Le temps était splendide, le ciel pur, et l’air – bien que frais – était sec. Nous avons vite couru dans la direction du Palais.

De toutes les couleurs
Comment pourrais-je vous décrire le torrent mouvant dans lequel baignent en ce moment le Palais de Trocadéro et le Champ de Mars ? Tous les rebords du Palais, des fenêtres, des balcons, des balustrades, des ornements… sont soulignés par un fil lumineux. Des bouquets de lumière colorée scintillent comme des fleurs mystiques. Les immenses ailes du Palais forment des demi-cercles dorés. Tout flambe, brûle, tremble sous le souffle du vent. Dans la Seine, se réfléchissent les lumières qui se balancent sur le pont des bateaux qui s’y trouvent en grand nombre. Celles des restaurants sur l’eau sont rouges ; les bateaux près du Louvre sont parés de guirlandes vertes et de lampions aux lueurs dorées.

Sous la Tour Eiffel, la masse noire des gens bouge, crie et fait du bruit. Dans un kiosque, un orchestre joue un ancien air de polka. La foule commence à s’agiter. Les hommes sifflent, les femmes fredonnent. Soudain, des coups de canon ébranlent l’air. On dirait que la Tour Eiffel se met à brûler ! Toute entière ! Monstre flamboyant attisé par des diables, elle se consume en des couleurs pourpres. On distingue les lignes noires de l’échafaudage en fer et celles des poutrelles. Vue magique à vous couper le souffle. Des buissons alentour, jaillissent des lueurs rougeoyantes. Les fontaines prennent une couleur sang et déversent une pluie de rubis. Le vent agite les lampions accrochés aux arbres. Devant la statue de la République à laquelle la lueur des flammes semble imprimer un tremblement, la foule s’écrie : Vive la République !

Promenades parisiennes (3-F)


Cet article fait partie d’une série consacrée au séjour parisien de Gabriela Zapolska (1889-1895), rédigée à l’occasion d’une exposition consacrée à cette femme de lettres, journaliste et actrice (Musée de la Littérature, Varsovie, d’avril à juin 2011).

S’adressant à un public dont les références et les attentes diffèrent parfois, cette version en français (1-F, 2F…) ne reprend pas exactement ce que l’on trouve dans la version polonaise (1-PL, 2-PL…), publiée il y a quelques semaines. On remarquera par ailleurs que plusieurs extraits sont déjà disponibles sur ce bloc-notes, depuis mi-2009 (parfois même depuis fin-2008) : ils avaient servi d’introduction à une lecture-spectacle sur ce même sujet, début septembre 2009, à l’Entrepôt, à Paris.

Artykuł ten dotyczy pobytu Gabrieli Zapolskiej w Paryżu miedzy 1889 i 1895 rokiem i jest jednym serii, którą opublikuję w niniejszym blogu, w wersji polskiej (1-PL, 2-PL… w lutym) oraz francuskiej (1-F, 2-F…), pisany z myślą o wystawie poświęconej Zapolskiej pisarce, aktorce i dziennikarce (Muzeum Literatury, Warszawa, od kwietnia do czerwca 2011 r.).

Paris vu de la Butte Montmartre
Il me fallait voir la Basilique du Sacré-Cœur dont les travaux se poursuivent au sommet de la Butte Montmartre. Me voici donc au milieu des échafaudages. Je les contourne et je me trouve sur un plancher en bois qui avance dans le vide comme une grande plate-forme. Devant moi, une mer de cheminées, de toits, d’arcs de triomphe… Derrière moi, comme une fiancée soudainement figée dans une pierre, énorme, blanche et majestueuse, la basilique de Montmartre domine la ville.

En ce moment précis, s’étendent à mes pieds les terrasses de Montmartre, que délimitent des poteaux jaunes et gris, aux teintes dorées mais atténuées. Je suis presque seule devant ce vide que la ville géante occupe de tout son corps. Le soleil se couche lentement. Aux alentours, règne un silence pénétrant, mystique… tandis que, comme portés par une ondulation de l’air, des hurlements incompréhensibles provenant du ventre de Paris, là-bas au loin, viennent échouer, vague après vague, au pied du sanctuaire.

Au premier plan, en partant du bas de la Butte, se trouve une masse de maisons étroitement entremêlées, dont on ne distingue qu’à peine les contours flous et la marque qu’y font les taches de verdure des arbres. Le plan suivant se perd dans une poussière couleur rouille qui s’élève, tel un poison qu’exhalerait le corps de la ville. Et au-dessus de tout cela, comme autant de phares, qui émergent de l’écume des vagues, surgissent soudain les tours noires de Notre-Dame, la scintillante flèche d’or des Invalides, l’ossature de la Tour Eiffel, Sainte Clotilde, le Panthéon, le Val de Grâce, Saint Sulpice et tant d’autres.

Au pied de la Butte, flotte un drapeau aux couleurs vives, tout neuf, désinvolte. Tout près, une cheminée d’usine arbore fièrement une couronne dorée. Au dessus de ma tête, des cerfs-volants bringuebalent de droite à gauche, comme de monstrueux papillons qui se seraient échappés de leur prairie. L’un d’entre eux est tombé dans un enfoncement de la partie haute de la basilique. Il s’est tapit là dans une niche vide, tache vert clair sur le fond pâle de la pierre.

Aristide Bruant dans son cabaret
Un jour, un ami m’a demandé :
– Voulez-vous rencontrer Aristide Bruant ?
Je voulais le rencontrer, ce célèbre Aristide Bruant qui chante la misère.
– Mais est-ce bien lui qui va me chanter A Saint Lazare ?
– Il va le chanter !
– Et Sur l’trottoir aussi ?
– Il le chantera aussi.
– Alors, on y va !

Comme un gémissement de vent d’automne dans les rues sombres et humides de Paris, par-dessus les lumières incertaines du gaz des réverbères, on entend de temps en temps une note terrible et prolongée. Un voyou qui traînaille se met à brailler un couplet tandis que – tel un chien blessé, par-dessus les arbres lugubres qui bordent les boulevards vides – retentit maintenant un deuxième braillement, une deuxième strophe :
C’est de la prison que je t’écris,
O Mon pauvre Hippolyte.

Vers le ciel noir qui vire vers des tons rougeâtres, un gémissement animal monte à son tour en tremblotant :
A Saint-Lazare !

Venant de l’asphalte boueux marqué par les pas mal assurés de chaussures mouillées et par le bruit des talons déformés, un autre gémissement animal se fait entendre en écho, venant comme du dessous d’un catafalque où on aurait mis un cadavre à moitié dévoré par des loups affamés :
A Saint-Lazare !...

Tout y est, dans les chansons de Bruant : et la corruption, et la décomposition qui touche les prolétaires qui grouillent dans les passages nauséabonds des banlieues. On y trouve aussi les pleurs des enfants adultérins abandonnés comme des chiots, le gémissement de la jeune fille abusée, la voix à peine audible d’une femme affamée, des lueurs de couteaux en action, l’attente déchirante d’une misérable derrière les barreaux, le claquement de dents d’un mendiant frigorifié.

En un mot – ce chant résume tout le malheur de ces innocents et de ces perpétuellement affamés, dont le seul futur est le cercueil. De ceux qui, de Montmartre jusqu’à la Glacière, telle une légion bien entrainée qui avance en ordre de bataille, sont toujours prêts à répondre à l’appel du crime, leurs nerfs dansant la sarabande, la crampe à l’estomac, le cerveau vide, fixant le chiffon rouge qui s’agite devant leur yeux saturés par l’absinthe.

A peine rentrée au cabaret, la foule des invités s’est levée et m’a entourée. Un hurlement effrayant a retenti :
Oh-la-la, c’te gueule, c’te binette, Oh-la-la, c’te gueule qu’elle a !...
Et tout à coup, comme sur commande, ils ont tous tordu leurs mains jointes vers le bas, en signe de commisération :
Oh ! Qu’elle est pâle !…

La porte s’est soudain ouverte. Sur le seuil, un homme trapu, une écharpe rouge autour du cou, les yeux mi-clos, a commencé d’une voix éraillée :
C’est de la prison que je t’écris,
O mon pauvre Hippolyte…

Après un moment, Bruant a entonné une autre chanson :
A Montparnasse !…

Les serveurs distribuaient des bocks de bière en faisant du bruit avec des soucoupes. Les invités criaient, hurlaient, s’injuriaient. Il y avait sans cesse quelqu’un qui entrait en faisant claquer la porte. Le gaz vacillait avec des à-coups tandis que Bruant continuait de chanter les yeux mi-clos en faisant des pas de faible amplitude, en produisant des sons inhabituels, gutturaux, ou comme d’un nanti. J’avais du mal à reconnaître la chanson que j’avais entendu retentir dans le silence de la nuit – celle qui m’avait souvent tirée de mon sommeil, et dont l’écho, telle une berceuse, revenait à la charge, entêtée et maladive...

Et j’ai été étonnée de voir que, après le chant, il est venu avec une soucoupe pour ramasser des sous. Dans ce cabaret où, désormais, le Tout-Paris intelligent, raffiné et élégant vient écouter ses chansons, je n’avais pas de mot pour ce commerce de la misère des autres. Au moment de mon départ, il s’est incliné en disant :
Bonsoir, Madame !

La porte franchie, j’ai entendu encore ce chant rigollot :
Tous les clients sont des cochons, la fari don daine, la fari don-don…

En rentrant, j’ai tendu malgré moi l’oreille pour savoir si, dans le lointain, me parviendrait la voix enrouée d’un miséreux affamé et frigorifié qui, chanterait des airs de Bruant. J’attendais, en écoutant, qu’un gémissement me parvienne des noirceurs de Rochechouart ou des hauteurs de Montmartre, ce gémissement animal qui vous prend aux tripes… Mais les miséreux se sont tus, ils se cachaient dans des recoins. Il n’y avait que le vent pour agiter des branches dénudées et pour étirer des ombres incertaines au travers des rayons jaunes des réverbères.

jeudi 24 mars 2011

Promenades parisiennes (2-F)


Cet article fait partie d’une série consacrée au séjour parisien de Gabriela Zapolska (1889-1895), rédigée à l’occasion d’une exposition consacrée à cette femme de lettres, journaliste et actrice (Musée de la Littérature, Varsovie, d’avril à juin 2011).

S’adressant à un public dont les références et les attentes diffèrent parfois, cette version en français (1-F, 2F…) ne reprend pas exactement ce que l’on trouve dans la version polonaise (1-PL, 2-PL…), publiée il y a quelques semaines. On remarquera par ailleurs que plusieurs extraits sont disponibles sur ce bloc-notes, depuis mi-2009 (parfois même depuis fin-2008) : ils avaient servi d’introduction à une lecture-spectacle sur ce même sujet, début septembre 2009, à l’Entrepôt, à Paris.

Artykuł ten dotyczy pobytu Gabrieli Zapolskiej w Paryżu miedzy 1889 i 1895 rokiem i jest jednym serii, którą opublikuję w niniejszym blogu, w wersji polskiej (1-PL, 2-PL w lutym) oraz francuskiej (1-F, 2-F…), pisany z myślą o wystawie poświęconej Zapolskiej pisarce, aktorce i dziennikarce (Muzeum Literatury, Warszawa, od kwietnia do czerwca 2011 r.).

Formation théâtrale en français
J’ai suivi des cours de diction chez Sylvain et Vernon du Conservatoire, puis chez Talbot, et au Cours Rudy. C’est avec Mary Samary, la sœur de la célèbre Jeanne Samary de la Comédie Française, qu’il me semble que je fais désormais le plus de progrès. Elle veut me présenter à l’Odéon pour un rôle de soubrette qui reste à pourvoir – Dorine ! Je travaille les rôles de Clytemnestre, de Lucrèce Borgia, de Phèdre. Mes professeurs me trouvent un emploi de tragédienne ! Samary et Worms me poussent à jouer – comme cette Agar, qui avait débuté dans des petits théâtres avant d’être, enfin, engagée à la Comédie Française ! On me dit : Va faire ton apprentissage ! Joue !, Joue sur une vraie scène !

Que la langue française est difficile ! Je parle de celle pour la scène ! Au Théâtre Saint-Martin et à Déjazet on joue des petites pièces. Je vais tenir le rôle d’une Dame. Samary m’a aidé à l’apprendre et elle m’a offert des bas noirs en dentelle – ceux de sa sœur, Jeanne. Cela devrait me porter la chance. Dans la pièce il n’y a que quatre personnages : le mari, la bonne, l’amant et moi. Après chaque répétition, je perds courage. C’est un rôle trop grand pour moi ! Je reste seule sur scène et j’ai des monologues longs de 20 vers. Après des nuits d’angoisse à faire des exercices de diction et à répéter le texte, je me suis fait réprimander par le metteur en scène. Cela m’a fait monter les larmes aux yeux, car j’ai prononcé blague au lieu de bague. Comment connaître de telles nuances ! Pendant ces quelques jours, j’ai perdu l’appétit et le sommeil. Et lorsque le débit du texte est rapide, mon accent sort comme le diable d’une boite !

Antoine et le Théâtre Libre
Je me suis rendue chez Séverine, la grande journaliste, au Cri du Peuple, et dans Gil Blas. Elle habite sur les Grands Boulevards. Nous avons sympathisé et c’est elle qui m’a présenté à Antoine – le directeur du Théâtre Libre. Antoine est très sympathique, doux, intelligent et très féru de compliments. Il m’a dit : Mon Dieu ! Je ferai tout mon possible pour vous défaire de votre accent ! Il m’interdit de parler le polonais ! Je travaille tranquillement au Théâtre Libre. Un soir, je joue une bonne et j’ai deux mots à dire, un autre soir, je joue un rôle plus important. C’est comme ça qu’on fait ici et il n’y a pas à répliquer !

Au mois de mars, je vais jouer la princesse Danesco – une Roumaine – dans la pièce Simone de Louis de Gramont. C’est un rôle important et original : celui d’une hystérique morphinomane. Stefka Feindkind, ma compatriote et médecin, va me donner des informations d’ordre médical d’après l’étude clinique des morphinomanes ! Antoine m'a aussi donné un rôle de 300 lignes dans une pièce de Paul Bourget. Je joue une paysanne normande et je parle avec un accent normand, facile à reproduire…

Au Théâtre Libre, j’ai fait la connaissance de comédiens comme George Grand, Henriot, Ancey, Irma Pierrot… Antoine a licencié Henriot, parce qu’elle flirtait avec Grand. Je ne savais pas qu’il considérait le théâtre si sérieusement et si sévèrement. Il m’a dit : Je veux des femmes sérieuses. J’ai ouvert de grands yeux. C’est peut-être le premier directeur qui, à Paris, se comporte ainsi à cause d’une telle histoire.

Et si avant la première d’une pièce, son propre père avait quelque chose à lui demander, il l’aurait mis dehors. J’ai été témoin de ce que, pendant une des répétitions, ayant vu à l’entracte, Edmond de Goncourt et Richepin sur la scène, il s’est élancé vers eux comme un fou en hurlant : Monsieur de Goncourt, foutez-moi le camps d’ici. Et Goncourt s’est exécuté.

Plus d’une fois, j’ai assisté à des répétitions au Théâtre Libre : cela se passe dans une immense salle éclairée par huit becs de gaz. Contre les murs, il y a des sofas rouges, et une multitude de coussins. A gauche, un tableau noir sur lequel les heures de répétition et les titres des pièces sont marqués à la craie. Sur les sofas et sur des chaises, une dizaine de personnes sont assises, immobiles et silencieuses. Des femmes coiffées à la Rachel et des hommes, un peu pâles, à la barbe rasée, assistent à la répétition.

Dans ce silence presque religieux, la voix d’une femme dit une tirade, longue et passionnée, lorsque, d’un coin de la salle, s’élève une voix au timbre étouffé mais autoritaire : Nom de nom… Taisez-vous ! L’actrice se tait, comme arrêtée par une force invisible. Une silhouette d’homme apparaît dans la clarté : c’est Antoine. Interrompue un moment, la répétition continue. Antoine intervient désormais plus fréquemment. Il jette quelques mots, suggère une intonation de la voix. D’un geste, il rassemble, puis disperse le groupe d’artistes, en observant une logique stricte, en créant des situations simples, en sculptant ce bloc brut que constitue chaque pièce nouvelle destinée à en passer par les rouages de la scène. Les actrices doivent s’habiller de robes simples. Antoine les dépouille des parures inutiles. Elles se présentent devant le public habitué aux toilettes de Worth et de Félix. La simplicité, la simplicité – c’est le mot-clé ici.

Un jour, j’en suis sûre, une statue d’Antoine sera érigée sur une des places de Paris.

Répétitions pour Simone
Je répète le rôle de la princesse Danesco dans la pièce Simone. Mon accent ne dérange pas, et au contraire, il sert le personnage. Je n’ai plus de trac et j’attends même la première avec impatience. Antoine m’a fait des compliments devant tout le monde. Il m’a dit : Vous aurez un très grand succès… d’ailleurs vous le méritez. Je lui ai demandé : Dites, bien franchement, trouvez-vous que j’ai du talent ? Il m’a répondu : Beaucoup ! Dans un an vous perdrez votre accent, et vous serez une grande artiste. Je suis très contente. Dans quelques jours, donc, je serais sur scène ! Quel travail ! J’ai parfois répété 300 fois le même mot ! Cela a pris du temps mais cela donne des résultats ! Je ne sais pas comment le public va réagir.

Au premier acte, je vais porter une robe couleur d’héliotrope en velours, un boa en angora, un manchon en velours, un chapeau en forme de bonnet, couvert de sequins et une aigrette en plumes, couleur orange. Au deuxième acte – j’aurai une robe gris-perle, claire, couverte de dentelles blanches de Venise – de Burano – et bordée de rubans blancs en velours, un grand chapeau en dentelles de Venise lui-aussi, agrémenté de fleurs de pavot, couleur gris-perle et de rubans blancs en velours. Pour le troisième acte – la robe sera noire, en soie, avec un corsage en tulle noir, paré des rubans jaunes, et j’aurai un parapluie noir. Ces habits sont très jolis et assez modestes, mais distingués. Rzewuski et Makowski, mon cousin, m’ont avancé de l’argent à cette occasion.

Promenades parisiennes (1-F)



Cet article fait partie d’une série consacrée au séjour parisien de Gabriela Zapolska (1889-1895), rédigée à l’occasion d’une exposition consacrée à cette femme de lettres, journaliste et actrice (Musée de la Littérature, Varsovie, d’avril à juin 2011).

S’adressant à un public dont les références et les attentes diffèrent parfois, cette version en français (1-F, 2F…) ne reprend pas exactement ce que l’on trouve dans la version polonaise (1-PL, 2-PL…), publiée il y a quelques semaines. On remarquera par ailleurs que plusieurs extraits sont disponibles sur ce bloc-notes, depuis mi-2009 (parfois même depuis fin-2008) : ils avaient servi d’introduction à une lecture-spectacle sur ce même sujet, début septembre 2009, à l’Entrepôt, à Paris.

Artykuł ten dotyczy pobytu Gabrieli Zapolskiej w Paryżu miedzy 1889 i 1895 rokiem i jest jednym serii, którą opublikuję w niniejszym blogu, w wersji polskiej (1-PL, 2-PL w lutym) oraz francuskiej (1-F, 2-F…), pisany z myślą o wystawie poświęconej Zapolskiej pisarce, aktorce i dziennikarce (Muzeum Literatury, Warszawa, od kwietnia do czerwca 2011 r.).

Zapolska arrive à Paris
Le train avance, comme une bête à bout de souffle qui se rapproche de son gîte. Il est en retard et fonce devant lui, dans le grondement et le fracas de ses roues. De deux côtés de la voie, des rails couleur rouille défilent, ainsi que des pylônes verticaux, aux lampes tantôt allumées, tantôt non, rouges ou vertes.

C’est bientôt le tour des maisons de la banlieue de Paris, dressées comme des jeux de cartes. Des murs s’élèvent – gris, hauts, largement recouverts d’affiches au fond bleu, rouge, et jaune, pour de la réclame. J’appuie mon visage sur des barres du wagon et, à travers la vitre, j’absorbe ces images, ces surfaces carrées, dont les tonalités brunâtres envahissent les rebords du défilé. Et je lis de façon répétée : Géraudel ! Géraudel !

Le train se met à crisser et à gémir. Il s’engouffre de façon impétueuse sous la verrière d’un toit soutenu par des poutrelles grises. Nous sommes en 1889 – je viens d’arriver de Varsovie à Paris, à la Gare de l’Est.

J’avais écrit une longue lettre à Maria Szeliga qui vit depuis un certain temps à Paris. C’est elle qui m’introduit dans le milieu polonais. Un autre ami, Stanisław Rzewuski, un auteur dramatique très apprécié à Paris, connaît ma situation matérielle : il me propose de payer mes cours d’art dramatique, car mon désir est de jouer au théâtre afin de conquérir le public français.

J’ai obtenu une carte de Correspondante officielle – ce qui me permet d’écrire des articles pour des journaux à Varsovie… et de découvrir Paris. Grâce à quoi je peux subsister à mes besoins.

L'Exposition Universelle de 1889 et la Tour Eiffel
J’ai ainsi constaté à quel point les Français sont excités à l’idée de monter en haut de la Tour Eiffel qui vient d’être ouverte au public. Ils sont en même temps très curieux de visiter l’Exposition Universelle qui s’étend à ses pieds. Moi aussi, je me suis précipitée au Champ de Mars pour voir ces merveilles.

Les Français appellent l’Exposition Le pays de Fées et ils ont raison. On voudrait rencontrer ces fées qui ont produit tant de merveilles ! Mais de Fées, pas la moindre trace. Ceux qui ont produit tout cela, on peut les compter par milliers, tellement modestes et si petits devant leurs œuvres. De cette fourmilière inondée de lumière, émerge – vers les hauteurs – vers le ciel – une merveille, comme de la dentelle et des lampes assemblées.

C’est en vain que, sur l’Esplanade, des faisceaux lumineux s’entrecroisent… en vain que le Pavillon d’Argentine, pareil à un palais enchanté, scintille de lumières pourpres, bleues ou vertes… en vain que, sur le Pavillon du Gaz, un génie fait jaillir de la paume de sa main un jet du feu !... en vain que des jets de couleurs lilas ou saphir font que la Galerie centrale baigne dans des écumes… en vain que la Galerie des machines, telle un serpent, allonge son corps flamboyant. Tous ces feux, toutes ces lueurs pâlissent à côté de la Tour…

Croquis : les visiteurs à l'Exposition
Ah ! Quelle foule, diverse, de toutes les races, parlant toutes les langues, multicolore ! Lorsque tombe le crépuscule, celle-ci se déverse par les portes comme une large rivière, recouvre l’Esplanade, l’allée de La Bourdonnais, le pont d’Iéna, l’avenue Rapp, la rue du Caire. Elle court, crie, s’amuse, se bouscule, inonde les bazars orientaux, les restaurants, les cafés, les gazons. Les gens grimpent les escaliers du pavillon du Globe terrestre, engloutissent des milliers de tasses de thé indien qui fait transpirer quiconque s’en abreuve. Ils se font arnaquer dans des restaurants où la portion de bouillon coûte 1 franc et où il faut payer séparément pour le couvert, la nappe et une assiette. D’autres personnes sont plus économes. Elles apportent de grands pains, sortent de leurs poches gâteaux, viandes et bouteilles de vin, s’assoient sur les gazons à même le sol, ou bien sur les machines qui sont exposées en plein air.

On mange beaucoup ici et en permanence. On mange dans des ascenseurs de la Tour Eiffel, dans la Salle des machines, devant ces joyaux qui valent des millions sous les lumières chatoyantes de l’électricité ! On mange partout et encore ! On voit ainsi des dames qui achètent des sandwiches, des tartines, des galettes. On en voit qui boivent du lait, de l’orangeade servie par les garçons noirs, et d’autres qui boivent des bocks, servis par des Indiens. Il semble que l’unique souci qui anime les Français soit de bien manger !

Mais en ce qui concerne la manière de s’habiller ! Mon Dieu… Que ces dames qui rodent autour de la Tour Eiffel, sont peu soignées. Le chic ? C’est un mot inconnu ici ! O gracieuses Varsoviennes ! Comme le charme de vos silhouettes contraste avec le tableau bizarre que j’ai sous les yeux. Ces dames portent des mitaines, n’ont aucun charme et se tiennent les mains sur les hanches ! Les plus vieilles portent des moustaches comme des hussards !

Ne pleurez donc pas, belles dames, si votre mari vous dit incidemment, en buvant son café le matin : Tu sais, Ma Chérie, je vais à Paris. C’est pour voir… la Tour Eiffel ! - souriez seulement, de ce sourire voluptueux qui est le vôtre et, en arrangeant les dentelles de votre négligé du matin, répondez lui : Bien sûr, Mon Chéri ; va la voir… la Tour Eiffel. Je t’attendrai ici. Vous pouvez l’attendre sans crainte. Ces célèbres – lâchons le mot – pècheresses publiques parisiennes… ce sont des femmes fardées comme des poupées empaillées – les chignons roux des dames d’ici vont faire que votre ingrat de mari reviendra vers vous avec multitude des flacons d’essence de rose, de nombreux bracelets d’Égypte, des éventails en plumes avec des franges dorées, et les plus belles broderies… ainsi que des haches plus ou moins rouillées – pour parer les murs de votre appartement.

mardi 22 février 2011

Article sur Zapolska - Entretien


Le présent article de Seine & Vistule reprend un entretien récemment paru en polonais et en français dans Gazeta paryska, entre la rédactrice de ce magazine, Irena Filus, et moi-même, à propos de Gabriela Zapolska. Cet article a été traduit du polonais en français par Michel Szczesny. Tous les deux ont eu la gentillesse de m’autoriser à publier ces deux versions ici. (Il va de soi que leurs droits respectifs relatifs à cet article ne sont pas affectés par ces autorisations).
Revue culturelle à vocation européenne, Gazeta paryska est éditée par KULTURALNA EUROPA, association qui favorise expositions, concerts, rencontres littéraires et autres manifestations culturelles.
Pour en savoir plus :
Pour contacter le traducteur, Michel Szczesny : m.szczesny@free.fr

Niniejszy artykuł w formie wywiadu, który przeprowadziła ze mną na Irena Filus, redaktorka Gazety paryskiej w języku polskim i francuskim o Gabrieli Zapolskiej, zostanie opublikowany w moim blogu Seine & Vistule. Autorem wersji francuskiej jest Michał Szczęsny. Zarówno Irena Filus jak i Michał Szczęsny autoryzowali publikacje tego artykułu w blogu w Seine & Vistule.
Gazeta paryska, jest publikowana przez Stowarzyszenie KULTURALNA EUROPA, która organizuje wystawy, koncerty, spotkania literackie i inne manifestacje kulturalne w Paryżu.
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L E S   F R A N Ç A I S
VONT  M’APPLAUDIR

Tel est le rêve de la comédienne et dramaturge polonaise Gabriela Zapolska, lorsqu'elle arrive à Paris à la fin du XIXème siècle, en septembre 1889, alors que l'Exposition Universelle vient d’être inaugurée et que la Tour Eiffel a été ouverte au public. Elle souhaite emménager à Montmartre, et trouve rapidement un logement dans le quartier, au 4 de l’avenue de Clichy. Elle estime maîtriser à peu près correctement la langue française, comme elle le dit dans cette lettre adressée à Maria Szeliga : – Je connais assez bien le français car je peux traduire Théophile Gautier sans dictionnaire. Alors je pourrai me débrouiller, je monterai sur scène, et d'ici un an je parlerai comme une vraie Française. La vie n'est pas facile à l'époque pour les femmes émancipées, mais Zapolska, pleine d'enthousiasme, vient de refermer derrière elle la porte d'un monde qui ne lui apportait que des désillusions.

   
Qu'est-ce qui l'a poussée à prendre une décision aussi désespérée ? Je pose cette question à Elżbieta Koślacz-Virol (dite Lisbeth Virol), dont l'expertise concernant la vie de l'auteur de La Moralité de Mme Dulska fait autorité ; la thèse qu’elle a consacrée à Zapolska fait 350 pages et son élaboration lui a demandé plusieurs années.
   Zapolska est arrivée à Paris à l'âge de 32 ans. Peu avant, à Piotrków Trybunalski, elle avait commis une tentative de suicide lors d'une tournée de sa troupe de théâtre. Elle avait beaucoup de problèmes personnels, elle avait quitté son mari, elle est tombée enceinte de Marian Gawalewicz, directeur d'un théâtre de Varsovie, puis elle est partie à Vienne pour accoucher d'un enfant qui est mort peu après. Sa famille l'a maudite. Elle avait deux passions théâtrales : jouer comme actrice, mais également l'écriture. Elle a commencé à écrire sous l'influence de Gawalewicz, à la Société de Bienfaisance, où Zapolska avait fait ses premiers pas sur scène. Son mari était officier au service du Tsar. Elle n'a obtenu le divorce que huit ans plus tard. Puis elle a erré un peu comme la Mouette de Tchékhov, avec des troupes itinérantes, entre les différentes régions de la Pologne (qui était à l'époque partagée entre trois occupants). Selon les lieux où elle jouait, on lui écrivait des dithyrambes, comme à Poznań, ou on la critiquait pour son jeu, comme dans les territoires sous occupation russe.

Comment a-t-elle donc gagné sa vie une fois arrivée à Paris ?
   Elle a constaté que Paris était une ville chère et où la vie est difficile, elle a donc commencé par fréquenter la communauté polonaise. Mais peu à peu, elle s'en est éloignée en perfectionnant son français, car elle rêvait de monter sur scène et de se faire applaudir par le public français. Dès le début, elle a écrit pour deux revues polonaises : La Revue Hebdomadaire et Le Courrier de Varsovie. Grâce à cette dernière, elle a obtenu une carte de correspondante. Ses chroniques recèlent de nombreux trésors : une visite chez Aristide Bruant (bien qu'elle appréciât ses chansons, sa façon de gagner de l'argent en parlant de la misère ne lui plaisait pas) ; ses impressions sur l'Exposition Universelle ; ou encore l'exécution d'une femme et de son fils, rue de la Roquette. Curieuse de tout, elle a écrit de nombreux articles, ainsi que des lettres (publiées dans les années 1970) dont les destinataires étaient l'homme d'affaires Stefan Laurysiewicz et le rédacteur de la Revue Hebdomadaire, Adam Wiślicki, ainsi que plusieurs autres personnes. Elle avait aussi des amis fortunés, tels que Stanisław Rzewuski, ou le banquier Oksza Orzechowski, qui lui finançaient des cours de théâtre et l'aidaient matériellement. Elle croyait en elle, mais sa vitalité était mal perçue, on disait d'elle qu'elle était prête à tout pour atteindre son but. La vie n'était donc pas facile pour elle. Elle s'est inscrite au Conservatoire de Théâtre en tant qu'étrangère souhaitant apprendre la langue sur scène, afin d'intégrer l'équipe de la Comédie-Française. En 1892, grâce à la journaliste française Séverine et à Rzewuski, elle parvient à se faire engager au théâtre d'André Antoine. Le maître en personne lui prodiguait des cours, espérant qu'elle perdrait rapidement son accent. En attendant, elle interprétait avec brio des rôles de second plan. De nombreuses critiques de l'époque en témoignent.

Combien de temps a duré cette période ?
   Six années, qui ont été intenses et difficiles. En réalité, on ne parlait jamais de son état de santé, tant son envie d'aller toujours de l'avant était forte ; le soufre [qu’elle avait absorbé lors de sa tentative de suicide] a fini par lui dévorer la muqueuse de l'estomac. Elle saignait, elle avait une sorte d'ulcère, parallèlement à des problèmes gynécologiques. À partir de 1893, elle a eu une relation avec le Nabi Paul Sérusier, leur complicité était fantastique. Lui, lui transmettait sa connaissance de la peinture et de la spiritualité. Sous son influence, elle s'est débarrassée de sa peur de la mort. Quant aux œuvres du peintre, elles affichent durant cette période des couleurs plus claires. Sérusier lui a proposé le mariage. En 1895, elle a décidé d'aller en Pologne, pour trouver matière à un récit qu'elle avait l'intention de rédiger. Elle voulait revenir en France par la suite, elle parlait même d'emmener une Française avec elle pour ne pas oublier l'accent. À son arrivée on l'a accueillie avec les honneurs. Malheureusement, a-t-elle écrit trois ans plus tard, elle regrettait sa décision. Il était déjà trop tard pour retourner en France. Vers la fin de son séjour à Paris elle avait écrit qu'elle était devenue un être humain ...qui étais-je auparavant ? Une machine dénuée de raison, animée par la seule volonté des vents et de mes éditeurs. Sérusier a fait une dépression nerveuse après son départ. Toute leur correspondance a été détruite à la demande de sa future femme, une jeune étudiante en arts plastiques.

Ainsi s'est achevée la carrière parisienne de Zapolska. Est-ce que ton propre destin a été similaire ? Car toi aussi tu es comédienne, et Zapolska est devenue l'objet de tes études ?
   Oui et non, car de mon côté je me suis mariée en Pologne, avec un artiste peintre et architecte d'intérieur, qui dans les années 60 avait décidé de partir en France. Contrairement à Zapolska, j'ai joué des rôles de premier plan sur la scène du Théâtre Classique du Palais de Culture, tout comme au Théâtre télévisé. J'étais surmenée par le travail, et j'ai pensé à prendre une année sabbatique, pour faire un tour et revenir. Je ne connaissais pas le français. Il s'est avéré que le directeur du théâtre ne m'a pas prolongé mon contrat, et il a engagé quelqu'un d'autre à ma place. J'ai compris alors que j'avais perdu le but de mon existence. Je n'avais pas de grandes chances de réussir sur la scène française ; certes j'étais jeune, mais je ne ressemblais pas à une star. Pendant tout ce temps je me suis concentrée sur la langue. On voulait m'enfermer dans des rôles stéréotypés avec un accent russe, je ne me laissais pas faire, mais je ne pouvais pas interpréter de pièces classiques. Ce n'est que des années plus tard, en lisant les lettres de Zapolska, que j'ai découvert comment elle avait lutté contre son accent pour jouer sur une scène à l’étranger. J'ai compris que c'était un vrai handicap pour une comédienne, qui la trahit constamment, l'empêchant de transmettre de vraies émotions.


Mais finalement, tu n'es pas retournée en Pologne ?
   J'avais peur de me retrouver à travailler quelque part en province, et de végéter en élevant mon jeune enfant. De plus, je n'aurais pas pu emmener ma fille avec moi tout de suite. Je vivais à la limite de la misère, mais j'ai fini par obtenir ma première carte de travail, j'ai appris à taper à la machine, à traduire, puis j'ai rencontré mon mari actuel. Peu à peu, je suis revenue vers le théâtre. Au Théâtre International de la Cité Universitaire, j'avais commencé à participer à des ateliers de création, où j'ai rencontré de nombreux metteurs en scène ou acteurs intéressants. Puis, je suis allée aux cours de Jean-Laurent Cochet, celui qui avait formé Gérard Depardieu et Isabelle Huppert. Il m'appréciait beaucoup. C'est chez lui que j'ai pu réviser tous mes classiques en français. C'est comme ça que j'ai affuté ma langue. En fait, ce n'est qu'après ma thèse que j'ai commencé à présenter sur scène l'œuvre de Zapolska.

Justement, tu as décidé de couronner ta passion pour Zapolska par un doctorat à la Sorbonne ?
   J'ai fait ma thèse sous la direction de Martine de Rougemont, pendant trois ans, mais la préparation à ce doctorat m'a pris une décennie. Mon diplôme polonais de maîtrise a été reconnu dès les années 60, mais ma connaissance du français était toujours imparfaite. Mon premier diplôme (un DEA) traitait de Zapolska à Paris. Quant à ma thèse, elle était consacrée à Gabriela Zapolska, comédienne polonaise de la fin du XIXe siècle. Elle montre son cheminement et sa carrière en Pologne, en France, et à nouveau en Pologne. Il faut absolument mentionner la thèse de madame le professeur Jadwiga Czachowska – Kalendarium, j'ai pu y trouver une description précise et chronologique de tous les événements. Elle était ravie que je reprenne ce sujet. Je citerai aussi le professeur Danuta Knysz-Tomaszewska, qui a fait partie du jury de ma thèse.

Qu'y a-t-il de si novateur dans tes travaux ?
   Je me suis appuyée sur des éléments peu connus retrouvés en France. Dans les années 50, le professeur Zbigniew Raszewski a écrit une petite étude, Sur les traces de Zapolska à Paris, je l'ai traduite mais, après avoir réfléchi sur ce qu'il avait écrit, je n'étais pas tellement convaincue que Zapolska était une comédienne médiocre, comme on l'avait toujours dit. Les hommes en particulier avaient des avis mitigés. En revanche, on l'a toujours considérée comme une excellente dramaturge. Ceci m'a intriguée, et j'ai commencé à essayer de me faire ma propre idée. Zapolska avait joué pendant 20 ans, la presse française lui avait rendu hommage car elle avait interprété des rôles très typiques, même si on ne peut pas la comparer à Irena Solska ou Helena Modrzejewska. Avant toute chose, elle a ramené de France certaines pièces qu'elle avait elle-même traduites, elle avait appris le jeu naturaliste, celui-là même que j'ai découvert par la suite grâce à mes professeurs du Conservatoire national de Théâtre (PWST) de Varsovie : Stanisława Perzanowska et Marian Wyrzykowski, issus de Reduta, un théâtre qui observait les mêmes règles que celui d'Antoine. Soudain, j'ai compris que nous avions des choses en commun, car mon propre jeu de scène était également tourné vers la simplicité. Zapolska a importé de France ce style de jeu, elle est la seule comédienne polonaise à avoir pu jouer sur une scène française, car les autres, même les plus grandes, n'arrivaient pas à maîtriser la langue. Modrzejewska avait dit à Alexandre Dumas fils qu'elle n'interpréterait pas La Dame aux camélias en français – elle préférait jouer en anglais. Quant à Maria Wisnowska, qui était venue à Paris avec l'appui du dramaturge Edouard Pailleron, elle n'a pas réussi à jouer et a fini par rentrer dans son pays.

Combien de temps avait duré la carrière de la comédienne après son retour en Pologne ?
   Elle est arrivée en Pologne formée par Antoine au Théâtre Libre, Tadeusz Pawlikowski l'a acceptée dans un théâtre de Cracovie, car il savait qu'en France de nouvelles tendances artistiques faisaient leur apparition. Lui même avait été chez Antoine et connaissait ses méthodes de travail. Elle jouait le répertoire d'Antoine, qu'elle avait traduit elle-même. Dans le théâtre cracovien, Zapolska s’est fait une place – elle disposait même de sa loge, décorée par Stanisław Wyspiański. Puis une actrice plus jeune est apparue et avait séduit le directeur : Zapolska est alors passée à l'arrière-plan. Elle a cessé de jouer en 1900, mais elle continuait sa carrière de dramaturge. Elle avait commencé à écrire ses premiers récits avant même d'aller en France, mais ce n'est qu'en 1906 qu’ont vu le jour La Moralité de Mme Dulska et d'autres pièces connues comme Skiz ou Mlle Maliczewska ; c'est pourquoi elle existe dans notre conscience collective en tant que dramaturge plutôt qu'en tant que comédienne. Aleksander Karandiejew, président des Théâtres Gouvernementaux de Varsovie, qui accordait une attention particulière à leur niveau artistique, lui avait également commandé des traductions de certaines œuvres, ce qui avait suscité des critiques de Kazimierz Zalewski et de Bolesław Prus, pour sa supposée rémunération excessive. Zapolska a également fait transporter en Pologne la maquette de la pièce L’Arlésienne, d’Alphonse Daudet.

On peut donc dire que pour les standards de l'époque, Gabriela Zapolska était une femme très moderne et qui ne se pliait pas aux convenances. Un personnage de chair et d'os, dont elle a transposé différents aspects dans ses œuvres. C'est pour cela que la fascination des contemporains à son égard reste toujours intacte.

Trad. M. Szczęsny