samedi 20 juin 2009

«Matka» de Witkacy


Witkacy, c’est Stanisław Ignacy Witkiewicz. J’invite ceux qui ne connaissent pas encore cet auteur polonais, à en découvrir l’univers. Mon cheminement à moi passe par le rôle de la Mère (Matka) qu'il m’est donné d’interpréter sous la direction de Madame Monique Stalens.

Cet auteur génial, dramaturge, philosophe, artiste-peintre, photographe et théoricien de l’art a vécu entre les deux guerres. Au début de la Deuxième Guerre mondiale, apprenant que l’Armée soviétique avait franchi la frontière polonaise, à l’Est, il s’est suicidé. En 1919, il avait publié un livre dont le titre était Des nouvelles formes dans la peinture et des malentendus qui en résultent. Ses réflexions portent sur la métaphysique, l’évolution sociale et annoncent la future mécanisation de la société, allant de pair avec la perte des sentiments. Il écrivait : «Les gens n’auront besoin ni de la vérité, ni de la beauté ; ils seront heureux», mais ce sera «un ennui sans borne, une vie mécanique, sans âme».

Sa vision du théâtre a marqué le tournant autour du XXe siècle. Ses travaux sur la forme pure anticipent la conception d’un autre réformateur – Antonin Artaud – sur le théâtre de la cruauté. Ses conceptions dramaturgiques ont été portées à la scène dans les années ’50 par le théâtre de l’absurde. Witkiewicz est auteur d'une trentaine de pièces de théâtre, écrites en six ans.

Ses personnages se cherchent, tentent de découvrir leur propre personnalité en voulant ressentir des émotions d’une autre dimension – des émotions métaphysiques. Pour le faire, Witkiewicz n’hésite pas à utiliser la parodie. Le monde qu’il présente n’est pas réel. Il s’oppose au naturalisme au théâtre et à la psychologie du personnage. Il prend en compte le spectacle lui-même dans la totalité de sa création, en utilisant l’effet sonore, le geste, la scénographie.

L’action de Matka peut se passer dans des endroits insolites. Le monologue de la mère au début de la pièce s’appuie sur le mystère de l’être, sur ses contradictions, et exprime l’amour maternel dévorant pour son fils. Les rapports du fils et de la mère s’entremêlent dans un dialogue sans issue et mènent vers la mort du fils.

D’une actualité étonnante, les pièces de Witkiewicz touchent un public actuel, qui voit dans cet auteur un précurseur des événements qui ont lieu à notre époque.

mardi 12 mai 2009

Le bal des folles à la Salpêtrière


En arrivant à Paris, au milieu des années '60, j’ai eu quelques surprises. Devant l’effervescence de la révolution de 68, je me suis trouvée dans l’obligation d’accepter en vrac : et les cours à la Fac interrompus, et un déménagement à assumer vers Montrouge, et le mouvement MLF, et fréquenter des gens entichés de la psychanalyse.

En Pologne, en cas de trouble mental, la seule voie admise était d’en passer par le diagnostic d’un psychiatre. En France, j’ai appris, qu’il y avait des gens, en bonne santé mentale qui, volontairement, se soumettaient à une analyse chez un psychanalyste qui gardait le silence. Et qui, pour débiter leur vie, payaient de fortes sommes – que ce soit à de nouveaux adeptes de Lacan ou à des psychanalystes d’autres écoles…

Cela m’a laissé dubitative. La psychologie, la psychiatrie, nécessitent un diplôme d’études supérieures. Mais la psychanalyse ? J’ai cru comprendre que ce n’était pas toujours le cas.

Remontons près d’un siècle en arrière : voici ce dont Gabriela Zapolska témoigne à propos de malades mentaux, du temps de Charcot. Curieuse de tout, elle s’était fait inviter au bal des folles, organisé chaque année à la Salpetrière :

"Dès l’instant où l’on a franchi le seuil de ce quartier, un frisson de mort vous parcourt le corps, les paroles se figent, le sourire s’éteint. Autour, l’obscurité est totale, opaque comme un drap de catafalque. On devine tout juste les arbres qui bordent les cours de l’hôpital, dont les branches dénudées s’élancent vers le ciel. Ce sont des branches desséchées, malingres, horribles à voir. Elles font penser à des cheveux qu’au cours d’une crise, une femme aurait ébouriffés d’une main convulsive en cherchant à les arracher de son crâne brûlant… Le gravier crisse sous les pieds. Une chapelle – tel un monstrueux tombeau noir rempli de squelettes décharnés – nous barre le chemin. (…)

"Soudain parviennent les sons d’un orchestre, comme un rire étouffé de kobolds… C’est une musique de bal, un air de polka. (…) A gauche, il y a le bal des idiotes et des épileptiques – dit bal mineur. A droite, le bal des hystériques, des folles et des maniaques –dit bal majeur. Nous nous approchons. (…) Au seuil, les organisateurs du bal, vêtus de fracs noirs, «corrects», prennent des billets et font les honneurs de la maison. Nous entrons dans le hall où dansent les hystériques et les folles.

"C’est un serpent d’âmes malades, un chapelet de misères qui tournoie devant moi. Je ferme les yeux et m’efforce de ne pas lâcher prise. Au bout d’un moment je rouvre les yeux, et je regarde… (…) Une foule de femmes aux costumes criards et multicolores, s’agitent, tournent, sautent, dansent ou se promènent parmi les visiteurs qui se collent contre les murs pour laisser plus de place à ces folles en train de danser. Sous la lumière crue du gaz, la magnificence des couleurs, les cheveux défaits, les épaules nues, la blancheur des poitrines, le scintillement des strass et les lueurs jaunes des paillettes, le parfum de violettes et de jacinthe, les airs de polka à vous tourner la tête, se combinent pour former cet ensemble grisant et artificiel, qui font qu’un bal est un bal, avec son harmonie et son charme. On entend le froufroutement de la soie des robes et des bruissements de mousselines. Quelque chose d’irréel commence à s’élever comme des fils d’araignée qui s’accrocheraient à des lauriers-roses. Des clochettes tintent, les femmes rient. Ici et là, on entend les compliments que murmurent les hommes. Car il y a des hommes ici. Ce sont les internes avec leur calotte noire et leur tablier blanc. Des invités en frac et cravate blanche poursuivent avec émerveillement les folles les plus jolies qui dansent, exposées en pleine lumière au regard de la foule. Elles sont excitées. Des rougeurs colorent leurs maigres joues. L’administration leur a offert des costumes en velours ou en satin. Elles sont accaparées par un désir permanent de plaire, d’attirer l’attention même au prix de leur malheur, fières d’exhiber chacune la folie qui lui est propre et qui les distingue du reste des gens.

"Sur le seuil, se tient Clétienne, une hystérique. C’est elle la plus célèbre. Elle est déguisée en femme turque. Elle glisse à travers la foule avec un air de reine, en faisant traîner ses souliers rouges que des jambes, elles-mêmes recouvertes de bas rouges en tricot, parviennent tout juste à retenir. La foule lui cède la place, tandis que tous murmurent : «
Clétienne»… Elle sourit gracieusement, présentant un pâme visage, où des cernes lui font des lunettes d’un vilain bleu, qui lui couvrent la moitié des joues.

"A côté d’elle, vêtue d’une robe noire constellée d’étoiles dorées, le cou ridé et une petite tête de girafe, Habillon tourne, salue et sourit. Elle souffre d’un dédoublement de la personnalité. Tous les cinq ans, cette malade se prend pour quelqu’un d’autre. Actuellement, c’est une personne très aimable : déjà, à la porte d’entrée, elle m’a donné la main et m’a souri avec gentillesse.

"(…) Au milieu de la salle, près de l’orchestre (…) le professeur Janet parle avec une ravissante jeune fille (…) Fafa – c’est le nom de cette malade – possède le charme d’une très jolie blonde. Avec le côté svelte d’une jeune biche et la coquetterie nonchalante d’une brune, elle tient nerveusement le bras d’une jeune infirmière dont la robe de laine noire tranche nettement sur ce printanier nuage de mousseline. Au bout d’un moment, elles se mettent à danser toutes les deux, jeunes, jolies, charmantes, souriantes (…) Pendant un long moment, le professeur Janet suit du regard la gerbe des roses qui se balancent sur le chapeau de Fafa. La jeune fille lui envoie le plus gracieux des sourires et danse, danse toujours parmi ces folles. Les infirmières s’arrangent pour être continûment mélangées à la foule des malades. Leurs coiffes noires et blanches tournoient comme un essaim de papillons autour de ce flux de pourpre et d’or. Elles dansent avec celles qui sont les plus malades, tout en scrutant l’expression du visage des hystériques. Au moindre signe de crise, elles emmènent la malade à l’infirmerie en moins que rien.

"La foule grandit sans cesse : on entend le roulement des carrosses qui amènent les invités. Une des infirmières me dit qu’on attend Charcot. Jules Voisin est déjà dans la salle. Je l’aperçois, avec sa tête délicate au profil d’oiseau de proie, très entouré par les folles qui sont là. Il parle à chacune, les encourage à danser, leur sourit amicalement. Elles, les malheureuses, gobent chacun de ses mots, captent chacun de ses regards, attendent chacune de ses poignées de main. Il est le point de mire vers lequel convergent leurs envies, leurs aspirations. On dirait des animaux féroces qui rampent aux pieds de leur dompteur et se soumettent. Tout un arc-en-ciel fait de couleurs, de reflets sur les épaules nues, de visages enfiévrés, de regards égarés et de sourires, enveloppe cette silhouette masculine et son vêtement sombre. Lui, calme, souriant avec sollicitude, a dans le regard la douce détermination d’un esprit bien trempé qui domine ce déferlement d’âmes à l’agonie, qui serpentent à ses pieds dans un bain de bromure et de somnifères. (…)

"En face des bâtiments où se déroulent les bals, s’étend une longue maison dont on peut apercevoir les petites fenêtres faiblement éclairées et munies de grilles, en raison des tâches pâles qu’elles forment sur le fond noir du mur. Ceux qui s’approchent en revenant du bal et y regardent, demeurent comme pétrifiés, comme retenus par l’épouvante et l’effroi. Par des fenêtres on voit un couloir étroit et une grille faite de solides barreaux de couleur jaunâtre, au-delà desquels l’obscurité est totale. (…) Je m’approche de la fenêtre et je regarde à l’intérieur.

"Derrière les barreaux, sur le fond noir, il y a quelque chose qui remue et qui ressemble à la tache pâle d’un visage humain. Ce visage est inquiet, blanc comme de la toile, il se frotte contre la grille avec un mouvement incessant de panthère. Emergeant inopinément de l’ombre, mystérieux et silencieux, les yeux grands ouverts, on dirait une tête de mort qui flotte dans une obscurité sans limites. Il poursuit son mouvement de balancier, rythmé et toutefois lancinant. Il revient, disparaît de nouveau, revient de nouveau, toujours pâle, terrible et silencieux… Tout à coup, un rire effrayant – rire par lequel le cœur annonce qu’il cesse de battre – retentit derrière les barreaux.

"La gardienne hausse les épaules et sourit de façon dédaigneuse.
- «
Ce sont des forcenés ! m’explique-t-elle. Celle-là est la plus dangereuse de toutes. Vous voyez, Madame, nous les tenons derrière des barreaux. Il y a vingt-quatre. Trois sont attachées jour et nuit…»

"J’écoute et je sens que mon sang se glace.

"De derrière les barreaux parvient un long gémissement incessant, un rire étouffé, des pleurs, la plainte de voix féminines, entremêlées comme des litanies de condamnés, comme une succession de démons dissimulés qui, dans la nuit noire, se raconteraient de sanglantes visions. Les voix de ces folles tapies dans des coins circulent à travers des barreaux, d’une cellule à l’autre et en direction du couloir qui est éclairé. Elles se propagent et se figent dans l’air comme des larmes qui se pétrifieraient pour se déverser avec un bruissement de graviers. Il n’y a personne pour écouter cette litanie, personne pour en faire l’analyse, ni pour se demander quelle en est l’origine ! (…)

"On voudrait alors tomber à genoux devant ce tombeau qui renferme des âmes humaines, comme devant un autel dédié à une horreur inexplicable, sur lequel ces âmes brûleraient pour l’éternité.

"On voudrait aussi écouter, écouter jusqu’à l’aube cette mélodie mystique et incompréhensible, ce chant aux intonations de cimetière désert qui, venu de l’autre côté des barreaux, s’en va vers le lointain, jusqu’aux fenêtres éclairées des salles où le bal se déroule, se mélange avec la musique de la danse et revient de nouveau, obstiné, terrible, implacable – à la poursuite d’une aurore lumineuse qui, parce qu’elle est recouverte par les plis d’un linceul mortuaire, ne parviendra jamais à éclairer ces grilles de tous ses feux !"

Le tableau qui illustre cet article décrit une scène datant d'un siècle encore plus tôt - toujours à la Salpêtrière : en 1795, Philippe Pinel, aliéniste et philosophe, assiste à "l'abolition des chaines" qu'il vient de décider pour les malades mentaux.

mercredi 22 avril 2009

Paris et la Tour Eiffel


Dans mon blog manquait un article sur Paris et sur la Seine. Mes amis me demandent : « Quelles ont été tes premières impressions lorsque tu es venue à Paris ? » « Aimes-tu Paris ? Tu n’en parles jamais ! » Sans répondre directement à ces questions, j’ai décidé de vous livrer un petit morceau d’article écrit par Gabriela Zapolska, qui a vécu à Paris entre 1889 et 1895.

Sans la Tour Eiffel, Paris ne serait pas ce qu’il est ! Terminée et rendue accessible au public en 1889, la Tour a permis à des milliers de gens d’atteindre une vue imprenable jusqu’alors sur un Paris vert, sur ses collines, sa Butte Montmartre et ses monuments célèbres : le Dôme des Invalides, le Panthéon, la Cathédrale Notre-Dame. La Tour Eiffel, grande dame aux multiples liftings, attire toujours des foules. Gabriela Zapolska est l’une des premières à décrire la montée dans cet ascenseur étroit qui va vers des hauteurs. C’était en automne de 1889.
.
«Trois heures ont sonné lorsque je me suis trouvée au pied de la Tour, côté nord. […] La journée a été magnifique. L’air était transparent […]. La Tour s’y découpait de façon très nette. […] Je lève la tête et j’essaye de voir le sommet, mais je n’y arrive pas. De l’endroit où je me trouve, je ne vois que l’assemblage de poutrelles et j’entends le vacarme de wagons d’ascenseur qui descendent. A l’intérieur de la Tour une cabine glisse verticalement et… disparaît. Des milliers de gens montent des escaliers disposés en colimaçon entre des poutrelles de fer, des milliers de gens prennent l’ascenseur, des milliers se promènent sur les plates-formes des étages. Et la vie de tant de gens dépend de cet homme [Gustave Eiffel], dont je tiens dans mes mains le portrait ! C’est grâce à lui que chaque jour, des milliers de gens s’élèvent à une altitude vertigineuse. C’est grâce à son génie que de nouveaux horizons sont ouverts, qui leur étaient jusqu’à présent fermés ! Un grand homme ! Un grand homme ! […]
.
«Une cabine jaune remplie de gens arrive en descendant à la verticale – elle est de la marque Edoux. Au travers des vitres j’aperçois des visages de femmes, pâlis, presque gris. L’expression du visage des hommes est fatiguée, lasse et comme abêtie. Nous pénétrons rapidement dans la cabine et sommes obligés de nous tenir debout dans cette cage étroite car il n’y a plus de bancs pour les dames. […] De nouveaux j’entends un sifflet et je me sens comme arrachée vers le haut. Je regarde à travers la vitre : toujours et encore des poutrelles de fer au dessus de moi. Il y a de plus en plus d’espace et d’air, de plus grands horizons s’ouvrent devant mes yeux. Vers son sommet, la «Tour» devient de plus en plus étroite de sorte que la cage d’ascenseur en remplit tout le cœur. Nous sommes enfin sur la troisième plate-forme ! Je m’approche rapidement vers la balustrade…
.
«Qui pourra décrire l’impression que je ressens en ce moment ? Quelle plume serait capable de transcrire sur une feuille de papier inerte cette splendeur qui s’étale sous mes pieds. Paris, ce Paris de Zola – une bête au corps blanc et aux cheveux verts, s’enlace comme un serpent autour les pieds de la «Tour». Ce Paris qui règne sur le monde, qui s’étend sur des espaces sans limites, semble, avec son manteau, toucher le ciel.
.
«A deux reprises j’aperçois la Seine, de couleur vert sombre, encadrée de blancs boulevards, coupée par des nombreux ponts. Devant moi, aux pieds de la «Tour», se tient «l’Exposition», avec ses toits gris, noyée dans la verdure des arbres. A gauche, sur une hauteur, on voit une masse noire en pierre sur fond de maisons blanches. C’est le Panthéon ! Un peu plus bas, comme un papillon d’or, luit la coupole des Invalides et – en droite ligne – les tours de Notre Dame. Comme elles semblent petites, ces tours !
.
«Je me tourne vers ma droite. Parmi des milliers de toits on distingue une grande place, sur laquelle s’agitent des petits points. Ce sont des casernes de cavalerie et ces points sont – sans doute – des soldats. Au dessus de la place passent des fumées noirâtres. Elles viennent des cheminées des usines de Grenelle et de Javel. Celles-ci se trouvent près de la Seine qui, en ce lieu, est entrecoupée par un remblai vert. C’est l’île aux Cygnes qui, d’un côté, touche le pont de Grenelle et, de l’autre, le pont de Passy.
.
«Au-delà du premier pont, on peut voir la ligne sombre du viaduc du «Point du Jour», enveloppé d’une fumée d’usine qui s’étend de plus en plus. C’est le Paris ouvrier, le Paris du travail. […] Une verdure sombre s’étend au-delà de la Seine et rappelle une ceinture en velours. On m’explique que c’est le Bois de Boulogne – célèbre lieu de promenades. Le ruban vert de la Seine sépare le quartier du travail et celui du luxe. Et tout cela est dominé dans le lointain par le Mont Valérien que l’ombre est en train d’envahir et qui se fond avec l’horizon qui s’assombrit lui aussi. Au Trocadéro, le «Pavillon de travaux publics» se noie dans la verdure des arbres. Avec difficulté j’arrive à trouver l’Arc de Triomphe. […] L’arche du pont d’Alma paraît microscopique et c’est à peine si on voit l’Opéra, l’église de la Madeleine, ou la place de la Concorde. La colline de Montmartre se distingue par un trait sombre à l’horizon. Elle semble lointaine et plate. […]
.
«Peu à peu la nuit tombe. Le ciel, bleu au dessus de nous, devient gris en se rapprochant de l’horizon. Des nuages sombres s’étirent, en marquant le ciel de traits aigus. Au-delà de la Seine, les fumées se couchent au dessus des toits des maisons, en enveloppant la ville d’un voile de crêpe. Le Mont Valérien a disparu derrière un rideau noir qui semble maintenant constituer un rempart. Le soleil pourpre, couleur de sang, s’enfonce derrière l’horizon en allumant ses derniers rayons les toits des maisons et les dorures des tours. Un rayon part en oblique de l’horizon et se perd parmi les fumées d’usines. De l’énorme forge de Grenelle, on voit des rubans de fer de couleur pourpre. […]
.
«Le soleil a disparu derrière la masse noire de collines, en laissant derrière lui une lueur uniforme et sombre. Les arbres, comme des taches noires, se distinguent parmi la blancheur des maisons et la couleur claire des toits. Au Trocadéro, des lumières s’allument maintenant, par-ci et par-là. La ville, à moitié endormie, enveloppée des brumes et de fumées s’éveille à un plaisir nocturne.»
.
Devinez maintenant, si j’aime Paris ?
.

mardi 14 avril 2009

Coutumes pascales

„Święta, Święta i – po Świętach !”… disent les Polonais. Ce qui veut dire qu’il y a bien sûr un temps pour les Fêtes – mais que celles-ci une fois passées, la vie quotidienne reprend désormais son cours. En Pologne pourtant, la Fête de Pâques qui est appelée Wielkanoc (la Grande Nuit), ne s’efface pas aussi vite de la mémoire des gens, d’autant qu’à cette période, l’éveil du printemps coïncide avec la célébration de la Résurrection du Christ.

Que de préparation, que d’affairement et que de ferveur religieuse. C’est une occasion de se rencontrer en famille et de rencontrer des amis... Sans oublier de faire du ménage chez soi et de préparer des plats traditionnels. Partout, les maitresses de maison lavent des vitres et des rideaux, en faisant rentrer plus de lumière et l’air du printemps. Dans des jardins – les saules font voir sur leurs branches les premiers signes de la saison nouvelle : leurs chatons (que l’on appelle bazie en polonais).

C’est une période d’envoi de vœux à ceux qui vivent éloignés. Grâce aux moyens modernes de l’informatique et de l’Internet, vous pouvez concocter une carte personnalisée à partir d’images que vous avez choisies. La carte qui illustre cet article contient divers sujets qui se rattachent au printemps : ici (avec un peu d’avance) des fleurs de cerisier, des œufs – symbole de la vie, ainsi que l’Agneau Pascal – Jésus sacrifié. On y découvre aussi, sur une petite image, une coutume d’inspiration païenne qui existe toujours pour le lundi de Pâques – Lany Poniedziałek : ce jour-là, on arrose ses proches en leur jetant de l’eau. Un moyen plus raffiné consiste à les asperger d’un peu de parfum à leur réveil !


Au milieu de la carte se trouve une wycinanka représentant deux coqs. Ce découpage dans du papier glacé et coloré est un art populaire qui n’est pratiqué que dans l’est et au centre de la Pologne : dans la région de Kurpie et de Siedlce. Les wycinanki servaient à décorer l’intérieur de maisons très pauvres de cette partie du Royaume de Pologne. Dans ces régions, elles remontent au XIXe siècle : les wycinanki y avaient remplacé certains ornements de la maison, comme les armoires peintes et les tableaux sur le verre ou à l’huile (généralement des sujets religieux ou patriotiques), ainsi que des bas-reliefs en bois, tels qu’on pouvait en trouver ailleurs en Pologne : en Silésie et dans la région montagneuse des Tatras. Les paysans ornaient des poutres de leurs maisons de wycinanki pendant la période de Fêtes de Noël et de Pâques.

Sur la même illustration vous voyez aussi des œufs très colorés. Pour les obtenir, les techniques employées sont variées : on distingue celles des pisanki, des oklejanki, des skrobanki et des kraszanki. Pour obtenir des pisanki on utilise la technique du batik, qui consiste à faire les dessins en rajoutant de la cire sur la surface de l’œuf à l’aide d’une pointe, puis à plonger cet œuf dans un bain coloré obtenu par la décoction d’écorce de chêne, de blé jeune vert ou d’écorces d’oignon – on enlève alors la cire : on perçoit le motif avec la partie non colorée. C’est la plus ancienne des techniques, connue déjà au Xe siècle dans la région d’Opole. Les oklejanki sont des œufs sur lesquels on colle les fils de laine colorés ou de cette moelle blanche qui garnit l’intérieur de la tige du roseau. Les skrobanki sont les plus récents : on gratte la surface de l’œuf déjà coloré pour obtenir des motifs voulus. Les plus populaires sont des kraszanki : plongés dans un bain colorant obtenue par la décoction de plantes. Ce sont des femmes qui préparent les œufs de cette façon pour la Fête de Pâques.

La coutume polonaise avant le repas de midi du Samedi Saint en famille, est d’aller faire bénir à l’église un petit panier rempli d’un œuf, d’un agneau en sucre blanc, d’un saucisson, d’un morceau de pain, d’une pincée de poivre et de sel. Les célébrations religieuses sont nombreuses à cette période. Et les chants qu’on peut entendre pendant la messe sont très beaux. Se retrouver et partager avec ses proches la joie de la Résurrection en cette période du renouveau de la nature – en font une belle occasion de réconciliation et de partage.

samedi 4 avril 2009

Fable moderne

Une heure-et-demie durant, Isabelle de Botton sur la scène du Studio des Champs-Élysées : un spectacle étonnant. Isabelle, je la connais depuis plusieurs années. Elle a commencé par me réconcilier avec les Fables de La Fontaine. L’Opéra de la Bastille n’était pas encore érigé et, sur un terrain vague, dans des bâtiments qui depuis ont été démolis, elle assistait Hélène Hilly dans son cours d’art dramatique. Déjà exercice redoutable pour des Français, les Fables de La Fontaine paraissent un obstacle insurmontable pour les étrangers : d’abord les comprendre, articuler les vers, faire passer la philosophie de l’auteur. C’est bien pour cette raison que l’excellent professeur qu’est Jean-Laurent Cochet demande à chaque nouvel élève de lui dire un petit morceau d’une fable, pour apprécier à quel niveau il se situe.

Je m’en souviens : Isabelle m’a ainsi emmené pas à pas dans le labyrinthe du Loup et le Chien, pour que, peu à peu, l’esprit de La Fontaine m’apprivoise. Tout y est dans ces fables : l’élégance du siècle, la sagesse humaine, les vices de l’espèce humaine, beaucoup d’humour, la profondeur de réflexion sur notre condition. Un autre spectacle, celui de Fabrice Luchini – lui aussi formé par Jean-Laurent Cochet – est bâti sur ces mêmes Fables : une révélation pour le public parisien… Car si chaque spectateur croit les avoir étudiées pendant sa scolarité, c’est souvent seulement là qu’il les découvre.


Mon ami Paul a beaucoup apprécié Isabelle de Botton dans son Moïse, Dalida et moi (mise en scène : Michèle Bernier). Et moi, j’ai trouvé dans ce récit autobiographique des thèmes chers à mon cœur : la vie d’une personne avec une généalogie aux mosaïques étonnantes, pouvant évoquer Londres, la Suisse, Milan, la Grèce, accompagnant sa famille à la synagogue, parlant l’arabe… et qui vit désormais à Paris où elle exerce son métier de comédienne. Elle livre au public sa générosité naturelle, son espièglerie et son don d’observation venus depuis une très jeune enfance. Elle séduit par la maîtrise de son métier, par sa beauté et sa plénitude. Elle séduit par sa liberté.

dimanche 29 mars 2009

Dépouillement et plénitude


Non, je ne veux pas parler du printemps ni des fleurs qui s’ouvrent à peine, ni du temps qui panache la pluie et le soleil froid. La neige est encore présente là-bas, en Pologne. Ici, en France, le temps est morose et pluvieux aux approches de Pâques. Je voudrais parler du dépouillement et de la solitude, du plein et du vide.

Connaissez-vous le beau film coréen : Le printemps, l’été, l’automne, l’hiver et le printemps…, de Kim Ki-Duk ? Les saisons évoquées, font le lien et la comparaison avec les saisons de notre vie humaine. La beauté d’un seul et unique lieu de l’action du film, d’un petit monastère éloigné du monde - au milieu d’une île - entouré des eaux et des montagnes, sert lieu d’une action, qui se passe au cours de saisons. Dans ce microcosme vit un vieux moine qui accueille et élève un petit enfant, abandonné par sa mère. L’enfant évolue, s’éveille, apprend à connaître le monde. Curieux de tout, il s’empare des petits êtres vivants dans l’eau : d’une grenouille et d’un petit poisson. Il les capte, les emprisonne et provoque leur mort. Sa nature le tend vers la cruauté. Devenu adolescent, il choisit son propre chemin, abandonne son destin de moine, rencontre une femme, se lie avec elle. Trompé, il la tue. Il cherche à réparer ses fautes - il redeviendra moine. La nature, toujours présente et immobile, change d’aspect au cours de saisons, et l’homme, qui déroge son destin, va à sa perte. Rien, dans ce film, aucun acte, que choisit le jeune homme, n’est sans conséquences dramatiques. Un jeune garçon, abandonné par sa mère au monastère, suivra à son tour le même destin humain.

Ce dépouillement d’une nature majestueuse, le peu de mots utilisés, la symbolique du film – coréen – qui cherche à s’interroger sur la destinée humaine, me font penser à ces tableaux de maîtres chinois, décrits dans un petit livre, que j’aime bien. Selon eux, l’art pictural révèle le mystère de l’univers. La philosophie qui en découle, propose «des conceptions de la cosmologie, de la destinée humaine et du rapport entre l’homme et l’univers». Ce n’est pas sans raison que «la peinture elle-même est considérée comme une pratique sacrée et est une véritable mystique». Les peintres Chinois grâce au procédé du plein et du vide, du rapport entre «Pinceau-Encre, Montagne-Eau, Homme-Ciel, créent une symbiose du Temps et de l’Espace et par là - de l’Homme et de L’Univers. A ce degré, le Vide, en même temps qu’il en est le fondement, transcende l’univers pictural en le portant vers l’unité originelle». (François Cheng – Vide et plein Editions du Seuil).

dimanche 15 mars 2009

La neige

Avant que les neiges ne fondent complètement dans les montagnes, et avant l’arrivée du printemps pour de bon, il faut que je vous dise ce qu’est, pour une Polonaise, de ne pas pouvoir se réjouir de la neige à Paris.

Une nostalgie me saisit lorsque mes amis et la famille me racontent depuis Varsovie que de lourds flocons de neige défilent devant leurs fenêtres, se posent lentement et enveloppent de silence les alentours. Paysage idéal pour le recueillement, la réflexion et l’enchantement.

La neige commence à tomber en Pologne au début de novembre, après la Fête de Tous les Saints. Elle réapparaît à plusieurs reprises parfois jusqu’au mois d’avril. La blancheur immaculée qui couvre les champs, les parcs, les rues, pousse les gens à rester chez eux, à la maison. Mais les Fêtes de Noël, de la Saint Sylvestre et du Jour de L’An, puis du carnaval jusqu’au Mardi-Gras, à la Saint Valentin enfin, sont l’occasion de festoyer, de se divertir, de se réunir en famille et entre les amis. Plus la neige persiste, plus les gens ont envie de s’inviter les uns chez les autres.

En Pologne, manquer les bals de Saint Sylvestre, puis ceux de la période du carnaval… ne pas se parer, s’habiller ni danser… est un sacrilège impardonnable. Imaginez une Polonaise à Paris ! Pas de neige, pas de danse, pas d’agitation affairée des gens pendant cette vie hivernale et absence d'un contrepoids à l’austérité, grâce à ces Fêtes, qui sont ainsi l’occasion de s’amuser ou de préparer des plats très caloriques, comme les pączki (ce sont les boules faites de pâte à gâteau, remplies de confitures), ou les faworki (que l’on mange le Mardi-Gras)… à déguster avec les convives.

A Paris – la vie est tiède.

Pourtant la neige tombe à Paris aussi – de temps en temps ! Mais tout fond en un clin d’œil. La magie ne dure qu’un moment, comme dans la célèbre chanson sur l’amour… Que faire donc ? Moi qui n’aime pas skier ni aller aux sports d’hiver dans des Alpes ou le Jura, j’aime en revanche le silence de la neige, sa gravité et son immobilisme. Même au 19ème siècle, dès que de la neige tombe à Paris, c’est un événement ! Voici ce que nous en dit Gabriela Zapolska :

Oh ! La neige ! – C’est ma première neige à Paris. En se penchant, Hortense, ma bonne, s’est écriée : « Quelle neige ! » Elle ne comprend rien ! Ah ! Ces Français ! Moi, ça me fait revivre ! Je vais mettre des bottines et, à petit pas, je vais aller au musée de l’Opéra. La neige va se poser sur le bout de mon nez. La neige continue de tomber et tout devient plus blanc. Je m’imagine que je suis à nouveau dans mon pays. Je préfère cette illusion à la réalité.

(…) La neige ! La neige ! Des bandes de voyous, en chemises de mariniers et portant des pantalons déchirés, courent le long des boulevards en poussant des cris, à qui hurlera le plus fort. Les milliards de flocons de neige les poursuivent en nuées qui s’éparpillent et virevoltent, s’accrochant à leurs casquettes trouées, à leurs mains rougies, à leurs visages blêmes, marqués par la misère et la débauche. (…) Dans ce qui subsiste de la clarté du jour, des lampes électriques commencent à émettre leur lumière bleu argent. Elles brillent là-haut, comme de blancs soleils que l’on aurait voilés de mousseline et que l’on aurait tout à coup suspendus au- dessus du brouhaha des boulevards. (…)

Arrivez-vous à me comprendre, maintenant ?