mardi 14 avril 2009

Coutumes pascales

„Święta, Święta i – po Świętach !”… disent les Polonais. Ce qui veut dire qu’il y a bien sûr un temps pour les Fêtes – mais que celles-ci une fois passées, la vie quotidienne reprend désormais son cours. En Pologne pourtant, la Fête de Pâques qui est appelée Wielkanoc (la Grande Nuit), ne s’efface pas aussi vite de la mémoire des gens, d’autant qu’à cette période, l’éveil du printemps coïncide avec la célébration de la Résurrection du Christ.

Que de préparation, que d’affairement et que de ferveur religieuse. C’est une occasion de se rencontrer en famille et de rencontrer des amis... Sans oublier de faire du ménage chez soi et de préparer des plats traditionnels. Partout, les maitresses de maison lavent des vitres et des rideaux, en faisant rentrer plus de lumière et l’air du printemps. Dans des jardins – les saules font voir sur leurs branches les premiers signes de la saison nouvelle : leurs chatons (que l’on appelle bazie en polonais).

C’est une période d’envoi de vœux à ceux qui vivent éloignés. Grâce aux moyens modernes de l’informatique et de l’Internet, vous pouvez concocter une carte personnalisée à partir d’images que vous avez choisies. La carte qui illustre cet article contient divers sujets qui se rattachent au printemps : ici (avec un peu d’avance) des fleurs de cerisier, des œufs – symbole de la vie, ainsi que l’Agneau Pascal – Jésus sacrifié. On y découvre aussi, sur une petite image, une coutume d’inspiration païenne qui existe toujours pour le lundi de Pâques – Lany Poniedziałek : ce jour-là, on arrose ses proches en leur jetant de l’eau. Un moyen plus raffiné consiste à les asperger d’un peu de parfum à leur réveil !


Au milieu de la carte se trouve une wycinanka représentant deux coqs. Ce découpage dans du papier glacé et coloré est un art populaire qui n’est pratiqué que dans l’est et au centre de la Pologne : dans la région de Kurpie et de Siedlce. Les wycinanki servaient à décorer l’intérieur de maisons très pauvres de cette partie du Royaume de Pologne. Dans ces régions, elles remontent au XIXe siècle : les wycinanki y avaient remplacé certains ornements de la maison, comme les armoires peintes et les tableaux sur le verre ou à l’huile (généralement des sujets religieux ou patriotiques), ainsi que des bas-reliefs en bois, tels qu’on pouvait en trouver ailleurs en Pologne : en Silésie et dans la région montagneuse des Tatras. Les paysans ornaient des poutres de leurs maisons de wycinanki pendant la période de Fêtes de Noël et de Pâques.

Sur la même illustration vous voyez aussi des œufs très colorés. Pour les obtenir, les techniques employées sont variées : on distingue celles des pisanki, des oklejanki, des skrobanki et des kraszanki. Pour obtenir des pisanki on utilise la technique du batik, qui consiste à faire les dessins en rajoutant de la cire sur la surface de l’œuf à l’aide d’une pointe, puis à plonger cet œuf dans un bain coloré obtenu par la décoction d’écorce de chêne, de blé jeune vert ou d’écorces d’oignon – on enlève alors la cire : on perçoit le motif avec la partie non colorée. C’est la plus ancienne des techniques, connue déjà au Xe siècle dans la région d’Opole. Les oklejanki sont des œufs sur lesquels on colle les fils de laine colorés ou de cette moelle blanche qui garnit l’intérieur de la tige du roseau. Les skrobanki sont les plus récents : on gratte la surface de l’œuf déjà coloré pour obtenir des motifs voulus. Les plus populaires sont des kraszanki : plongés dans un bain colorant obtenue par la décoction de plantes. Ce sont des femmes qui préparent les œufs de cette façon pour la Fête de Pâques.

La coutume polonaise avant le repas de midi du Samedi Saint en famille, est d’aller faire bénir à l’église un petit panier rempli d’un œuf, d’un agneau en sucre blanc, d’un saucisson, d’un morceau de pain, d’une pincée de poivre et de sel. Les célébrations religieuses sont nombreuses à cette période. Et les chants qu’on peut entendre pendant la messe sont très beaux. Se retrouver et partager avec ses proches la joie de la Résurrection en cette période du renouveau de la nature – en font une belle occasion de réconciliation et de partage.

samedi 4 avril 2009

Fable moderne

Une heure-et-demie durant, Isabelle de Botton sur la scène du Studio des Champs-Élysées : un spectacle étonnant. Isabelle, je la connais depuis plusieurs années. Elle a commencé par me réconcilier avec les Fables de La Fontaine. L’Opéra de la Bastille n’était pas encore érigé et, sur un terrain vague, dans des bâtiments qui depuis ont été démolis, elle assistait Hélène Hilly dans son cours d’art dramatique. Déjà exercice redoutable pour des Français, les Fables de La Fontaine paraissent un obstacle insurmontable pour les étrangers : d’abord les comprendre, articuler les vers, faire passer la philosophie de l’auteur. C’est bien pour cette raison que l’excellent professeur qu’est Jean-Laurent Cochet demande à chaque nouvel élève de lui dire un petit morceau d’une fable, pour apprécier à quel niveau il se situe.

Je m’en souviens : Isabelle m’a ainsi emmené pas à pas dans le labyrinthe du Loup et le Chien, pour que, peu à peu, l’esprit de La Fontaine m’apprivoise. Tout y est dans ces fables : l’élégance du siècle, la sagesse humaine, les vices de l’espèce humaine, beaucoup d’humour, la profondeur de réflexion sur notre condition. Un autre spectacle, celui de Fabrice Luchini – lui aussi formé par Jean-Laurent Cochet – est bâti sur ces mêmes Fables : une révélation pour le public parisien… Car si chaque spectateur croit les avoir étudiées pendant sa scolarité, c’est souvent seulement là qu’il les découvre.


Mon ami Paul a beaucoup apprécié Isabelle de Botton dans son Moïse, Dalida et moi (mise en scène : Michèle Bernier). Et moi, j’ai trouvé dans ce récit autobiographique des thèmes chers à mon cœur : la vie d’une personne avec une généalogie aux mosaïques étonnantes, pouvant évoquer Londres, la Suisse, Milan, la Grèce, accompagnant sa famille à la synagogue, parlant l’arabe… et qui vit désormais à Paris où elle exerce son métier de comédienne. Elle livre au public sa générosité naturelle, son espièglerie et son don d’observation venus depuis une très jeune enfance. Elle séduit par la maîtrise de son métier, par sa beauté et sa plénitude. Elle séduit par sa liberté.

dimanche 29 mars 2009

Dépouillement et plénitude


Non, je ne veux pas parler du printemps ni des fleurs qui s’ouvrent à peine, ni du temps qui panache la pluie et le soleil froid. La neige est encore présente là-bas, en Pologne. Ici, en France, le temps est morose et pluvieux aux approches de Pâques. Je voudrais parler du dépouillement et de la solitude, du plein et du vide.

Connaissez-vous le beau film coréen : Le printemps, l’été, l’automne, l’hiver et le printemps…, de Kim Ki-Duk ? Les saisons évoquées, font le lien et la comparaison avec les saisons de notre vie humaine. La beauté d’un seul et unique lieu de l’action du film, d’un petit monastère éloigné du monde - au milieu d’une île - entouré des eaux et des montagnes, sert lieu d’une action, qui se passe au cours de saisons. Dans ce microcosme vit un vieux moine qui accueille et élève un petit enfant, abandonné par sa mère. L’enfant évolue, s’éveille, apprend à connaître le monde. Curieux de tout, il s’empare des petits êtres vivants dans l’eau : d’une grenouille et d’un petit poisson. Il les capte, les emprisonne et provoque leur mort. Sa nature le tend vers la cruauté. Devenu adolescent, il choisit son propre chemin, abandonne son destin de moine, rencontre une femme, se lie avec elle. Trompé, il la tue. Il cherche à réparer ses fautes - il redeviendra moine. La nature, toujours présente et immobile, change d’aspect au cours de saisons, et l’homme, qui déroge son destin, va à sa perte. Rien, dans ce film, aucun acte, que choisit le jeune homme, n’est sans conséquences dramatiques. Un jeune garçon, abandonné par sa mère au monastère, suivra à son tour le même destin humain.

Ce dépouillement d’une nature majestueuse, le peu de mots utilisés, la symbolique du film – coréen – qui cherche à s’interroger sur la destinée humaine, me font penser à ces tableaux de maîtres chinois, décrits dans un petit livre, que j’aime bien. Selon eux, l’art pictural révèle le mystère de l’univers. La philosophie qui en découle, propose «des conceptions de la cosmologie, de la destinée humaine et du rapport entre l’homme et l’univers». Ce n’est pas sans raison que «la peinture elle-même est considérée comme une pratique sacrée et est une véritable mystique». Les peintres Chinois grâce au procédé du plein et du vide, du rapport entre «Pinceau-Encre, Montagne-Eau, Homme-Ciel, créent une symbiose du Temps et de l’Espace et par là - de l’Homme et de L’Univers. A ce degré, le Vide, en même temps qu’il en est le fondement, transcende l’univers pictural en le portant vers l’unité originelle». (François Cheng – Vide et plein Editions du Seuil).

dimanche 15 mars 2009

La neige

Avant que les neiges ne fondent complètement dans les montagnes, et avant l’arrivée du printemps pour de bon, il faut que je vous dise ce qu’est, pour une Polonaise, de ne pas pouvoir se réjouir de la neige à Paris.

Une nostalgie me saisit lorsque mes amis et la famille me racontent depuis Varsovie que de lourds flocons de neige défilent devant leurs fenêtres, se posent lentement et enveloppent de silence les alentours. Paysage idéal pour le recueillement, la réflexion et l’enchantement.

La neige commence à tomber en Pologne au début de novembre, après la Fête de Tous les Saints. Elle réapparaît à plusieurs reprises parfois jusqu’au mois d’avril. La blancheur immaculée qui couvre les champs, les parcs, les rues, pousse les gens à rester chez eux, à la maison. Mais les Fêtes de Noël, de la Saint Sylvestre et du Jour de L’An, puis du carnaval jusqu’au Mardi-Gras, à la Saint Valentin enfin, sont l’occasion de festoyer, de se divertir, de se réunir en famille et entre les amis. Plus la neige persiste, plus les gens ont envie de s’inviter les uns chez les autres.

En Pologne, manquer les bals de Saint Sylvestre, puis ceux de la période du carnaval… ne pas se parer, s’habiller ni danser… est un sacrilège impardonnable. Imaginez une Polonaise à Paris ! Pas de neige, pas de danse, pas d’agitation affairée des gens pendant cette vie hivernale et absence d'un contrepoids à l’austérité, grâce à ces Fêtes, qui sont ainsi l’occasion de s’amuser ou de préparer des plats très caloriques, comme les pączki (ce sont les boules faites de pâte à gâteau, remplies de confitures), ou les faworki (que l’on mange le Mardi-Gras)… à déguster avec les convives.

A Paris – la vie est tiède.

Pourtant la neige tombe à Paris aussi – de temps en temps ! Mais tout fond en un clin d’œil. La magie ne dure qu’un moment, comme dans la célèbre chanson sur l’amour… Que faire donc ? Moi qui n’aime pas skier ni aller aux sports d’hiver dans des Alpes ou le Jura, j’aime en revanche le silence de la neige, sa gravité et son immobilisme. Même au 19ème siècle, dès que de la neige tombe à Paris, c’est un événement ! Voici ce que nous en dit Gabriela Zapolska :

Oh ! La neige ! – C’est ma première neige à Paris. En se penchant, Hortense, ma bonne, s’est écriée : « Quelle neige ! » Elle ne comprend rien ! Ah ! Ces Français ! Moi, ça me fait revivre ! Je vais mettre des bottines et, à petit pas, je vais aller au musée de l’Opéra. La neige va se poser sur le bout de mon nez. La neige continue de tomber et tout devient plus blanc. Je m’imagine que je suis à nouveau dans mon pays. Je préfère cette illusion à la réalité.

(…) La neige ! La neige ! Des bandes de voyous, en chemises de mariniers et portant des pantalons déchirés, courent le long des boulevards en poussant des cris, à qui hurlera le plus fort. Les milliards de flocons de neige les poursuivent en nuées qui s’éparpillent et virevoltent, s’accrochant à leurs casquettes trouées, à leurs mains rougies, à leurs visages blêmes, marqués par la misère et la débauche. (…) Dans ce qui subsiste de la clarté du jour, des lampes électriques commencent à émettre leur lumière bleu argent. Elles brillent là-haut, comme de blancs soleils que l’on aurait voilés de mousseline et que l’on aurait tout à coup suspendus au- dessus du brouhaha des boulevards. (…)

Arrivez-vous à me comprendre, maintenant ?

jeudi 5 mars 2009

A propos des femmes



Dans quelques jours, le 8 mars, la Fête de la Femme. Moi aussi, je vais acheter une rose blanche - à l'appel médiatique d'un groupe de femmes souriantes sur un plateau de télévision. L'argent récolté permettra à d'autres femmes, aux moyens faibles, de s'instruire. Vaste programme qui ne date pas d'hier, loin s'en faut - et ce n'est qu'une goutte d'eau.

"L'élément féminin adoucit les mœurs dans le monde" - lance un journal polonais, publié à Paris...

Mon double regard décèle une différence entre le statut de la femme en France et en Pologne. Dans le passé, lors des partages de la Pologne, les femmes polonaises ont eu à défendre la langue de leur pays, et leur famille. Elles ont été obligées de remplacer les hommes lorsque ceux-ci étaient obligés de partir. Le modèle de vie de la femme polonaise lui a néanmoins permis de défendre sa position professionnelle au cours de ces périodes difficiles, et à assumer amplement sa féminité, sans pour autant d'être considérée comme femme futile, voire de mauvaise vie.

Depuis longtemps déjà (dès l’indépendance de la Pologne après la 1ère Guerre mondiale), elle est juridiquement l’égale de l'homme. Certes, lorsque Napoléon est passé en Pologne, il a laissé sa marque : le Code Civil. Mais quand même… ce qui m'a frappé à l'époque où je suis arrivée en France - dans des années 70 – ce fut de voir les femmes obligées de faire la révolution pour se faire entendre. C'était le manque d'espace pour leurs ambitions qui m'a le plus étonné : j'ai rencontré plusieurs jeunes femmes dont le but était de devenir secrétaire dans un bureau.

Et jusqu'au début de ces mêmes années 70, il était impensable de remettre en cause une paternité usurpée par le chef de famille ! L'enfant né dans un foyer non dissout juridiquement - recevait automatiquement la filiation et le patronyme du mari légal. Et si la femme avait la mauvaise idée d'avouer ouvertement que l'enfant était d'un autre homme (situation qui se produit parait-il fréquemment en France), et qu’elle voulait divorcer avec pour perspective de régulariser la situation de l'enfant, elle devait craindre – au risque de se faire accuser d'adultère - de se faire enlever son propre enfant, si le faux-père le réclamait ! Elle n'avait pas droit à la parole, elle était indigne ! C’est le Code Napoléon que l’on appliquait ainsi scrupuleusement !

Remontons au 19ème siècle. En mai 1892, s’est tenu un Congrès international des Femmes, à Paris, dans des bâtiments de l'actuelle Mairie du 6ème arrondissement. Zapolska en rend compte pour des journaux polonais :


"Mais voici qu'on entend beaucoup de bruit et qu'un cri retentit. Il s'agit de la recherche en paternité - question soulevée à la tribune et qui provoque un ouragan de protestation de la part de quelques hommes [et] malgré les signes de désapprobation venant de toutes les femmes. Les hommes qui prennent passionnément part à ce débat ont envahi l'estrade. Avec brutalité et avec cette force qui se manifeste de façon si admirable, dès lors qu'il s'git de défendre leurs droits, ils justifient leurs comportements de Don Juan qui ne sont pas sanctionnés, et leurs passades, d'un seul jour parfois. Après quoi il ne leur reste... qu'un souvenir (!) - chose d'une poésie ineffable, alors qu'aux femmes il ne reste souvent que les larmes, le désespoir, la maladie, la misère et... l'enfant !"
[...]
"Prostitution et recherche en paternité, tels ont été deux temps forts de ce congrès. On y a, par ailleurs, protesté contre les guerres et, dans son discours, Monsieur Richer a souligné l'attitude pacifique des femmes. On s'est aussi occupé d'analyser très sérieusement le problème de l'inégalité de salaires que les femmes reçoivent pour leur travail, par comparaison avec celui des hommes [...] On a voté pour que plus de crèches soient ouvertes, afin de faciliter l'éducation des enfants par leur mère."
[...]
"Comme nous le voyons, ce congrès avait pour objectif d'améliorer effectivement le sort des femmes. Il va de soi que l'on n'y est pas totalement arrivé. Le devenir de la libération des femmes est trop lié à l'évolution de l'humanité dans son ensemble."
[...]
C'était donc à la fin du 19ème siècle...
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mardi 24 février 2009

Regard d'étranger


J'aime ces mots de Nancy Huston : "Les exilés, eux, savent qu'il y a un autre monde, et qu'ils y ont renoncé. Les pieux de leur palissade sont fichés dans leur cœur. La nostalgie leur donne la rage."

Cette force de la rage, je l'ai eue tout du long à Paris. Elle m'a fait faire des choses inattendues. Fortes. Mon désir de remonter sur scène et de jouer devant les Français du crû, m'était supplice, source de stress. Ma chère Gabriela Zapolska, je ne l'ai rencontrée que plus tard - j'étais devenue mûre pour. Un siècle plus tôt, elle avait passé six ans à Paris, elle en savait beaucoup à ce sujet. Son but avait été de monter sur scène et de si bien jouer que le public français en aurait été conquis. Ces mots ont alors été déformés par ses compatriotes et lui ont valu l'opinion d'une mégalomane orgueilleuse. Elle y a pourtant réussi dans une pièce dramatique, Simone de Louis de Gramont : acclamée par le public parisien, ne serait ce que dans un rôle secondaire - un succès à ses yeux.

Chez elle, théâtre alternait avec écriture - elle envoyait notamment des chroniques à Varsovie. Elle a ainsi rencontré des gens connus. Articles et lettres reflètent sa sensibilité d'étrangère. Son regard dévoile une vie à Paris, telle qu'elle la voyait et la ressentait. Paris ? Elle le voyait petit à ses débuts, peuplé de gens hostiles. Elle ne vivait alors surtout que parmi ses compatriotes.

Sa curiosité naturelle lui a fait découvrir d'autres horizons. Un jour, Hector Pessard, journaliste et critique de théâtre, lui a dit : "J'ai toujours peur quand je rencontre un Slave. Son esprit compliqué, rêveur, morose m'exaspère. Je me sens à côté de lui bête et naïvement grossier !". Rencontre de deux mondes : celui dans lequel les étrangers s'enferment, par manque d'ouverture, limite leur compréhension de celui où ils vivent désormais quotidiennement. La promiscuité au sein de groupes fermés déforme la réalité et la teint d'une couleur parfois sombre.

Zapolska écrira plus tard : "A Paris on peut trouver des gens de cœur - seulement, nous ne vivions pas avec les Français." [...] "Pendant ces années ici, j'ai appris à sentir, à penser, à regarder le monde, l'art, l'évolution sociale, les aspirations et avoir un but à mon existence. En un mot - je suis devenue un être humain ! Qui étais-je avant ? Une machine sans intelligence, poussée au gré des vents et par la volonté de mes éditeurs".

Ce double regard d'une étrangère ayant eu à s'adapter à une nouvelle vie, dans un nouveau pays, je crois que nous le gardons toujours. Ces ajustements permanents, ces comparaisons avec nos souvenirs du pays natal, restent au fond de notre cœur. C'est notre richesse et notre peine. Cette nostalgie permanente des lieux, de la nature et des gens, ne nous empêche pas de découvrir d'autres beautés et de nous surprendre encore et encore. Mais ce double regard : intérieur par ce que nous connaissons d'avant et réel de ce que nous vivons en permanence - s'entremêlent si bien que nous passons toujours peut-être pour des êtres "étranges, moroses et rêveurs" ?

mardi 17 février 2009

Dorine en Pologne

Pour l'anniversaire de la mort de Molière, une messe est célébrée à l'église Saint Roch. Cela m'a fait remémorer les difficultés que les artistes polonais éprouvent pour rendre crédibles les personnages de Molière. Dans notre imagination, jouer à la française, nécessitait des efforts énormes.

Au Conservatoire, on nous avait donné à travailler le rôle de la soubrette Dorine dans Tartuffe. Comment devenir française en chair et en os ? Cela nous paraissait insurmontable. Nous imaginions Dorine plus mobile sur scène, plus rusée, plus enjouée - à cause du climat chaud. Nous nous contorsionnions, notre débit devenait rapide. Il aurait pourtant suffi d'être soi-même - il nous semblait que non. Nous n'avions aucun modèle à copier. Dans notre interprétation, Dorine était une servante fluette, très coquette - loin de ce que j'ai vu, plus tard en France, incarnée par Françoise Seigner.

A l'époque, nous ne connaissions rien des rapports entre la servante Dorine et Orgon, le père de famille ; ni de celui-ci envers sa fille ; ni celui de sa fille, Marianne, par rapport à son père. Notre imagination ne nous était d'aucun secours. Nous jouions le texte sensuellement. Mais quel texte ? A cette époque, la connaissance des pièces de Molière n'était pas très grande en Pologne. Les adaptations dont nous disposions étaient imparfaites. Le seul qui connaissait bien la culture française et qui rendait merveilleusement le texte de Molière était Boy Żeleński. Il a été fusillé par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Tout récemment, grâce au travail de mise en scène de Jacques Lassalle, ce répertoire est devenu plus abordable pour la scène polonaise.

A l'inverse, Andrzej Seweryn, a montré - dans Dom Juan - que de jouer Molière en français sur la scène de la Comédie Française est possible pour un Polonais, et même très intéressant...

Chacun ne peut-il pas se reconnaître dans les personnages de Molière ? C'est l'expérience que j'ai eue dans une école primaire à Ménilmontant. J'avais confié le rôle de Dorine dans la scène avec Marianne à une jeune élève venant du Maghreb. Arrive le jour de la fête de fin d'année. Je la vois habillée en costume de son pays, une coiffe avec des paillettes sur la tête. Dans sa bouche, la réplique : "Mon père a sur moi tant d'empire..." sonnait si vrai. Elle avait les larmes aux yeux. Pour elle, le texte de Molière révélait, toujours aujourd'hui, sa propre condition.

Illustration : Françoise Seigner - Molière
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